Est-ce que de l'expérience de terrain est nécessaire pour avoir de réelles compétences sur l’Asie ?
La maîtrise de langues asiatiques et la connaissance de pratiques culturelles - deux composantes d’un ensemble de capacités reconnues comme faisant partie de “compétences sur l’Asie” - sont de plus en plus prisées par les entreprises et organisations canadiennes qui cherchent à étendre leurs activités en Asie. Plusieurs avancent que la seule façon de réellement acquérir ces compétences spécifiques est de passer du temps sur place, en Asie. D’autres avancent plutôt l’hypothèse que de telles compétences sont plutôt le résultat de connaissances, de capacités et d’attitudes qui peuvent également être acquises en tirant profit d’opportunités offertes par les collectivités et les campus canadiens hautement ouverts sur le monde. À l’heure actuelle, moins de 2% des étudiants canadiens de niveau postsecondaire effectue des échanges en Asie.
Est-ce que leurs pairs qui restent au Canada peuvent également atteindre un niveau similaire de compétences? Ou bien s’il n’existe simplement pas de substitut à l’expérience de terrain en Asie?
Contributeurs
Comme professionnel de l’enseignement des compétences, je dirais que l’expérience sur le terrain est indispensable à ceux qui veulent être « compétents sur l’Asie ». C’est que, par définition, la compétence se compose des connaissances, du savoir-faire et des attitudes nécessaires pour accomplir une tâche.
Or, alors qu’il est possible d’acquérir pas mal de connaissances sur l’Asie à distance, par exemple dans un établissement d’études au Canada, la compétence exige également du savoir-faire et des attitudes culturelles et interculturelles qui sont beaucoup plus difficiles à développer depuis l’extérieur. Pourquoi?
L’immersion complète dans une culture asiatique, avec ses foules, son architecture, sa cuisine, ses interactions, ses attitudes, ses préférences, sa langue et sa myriade d’autres composantes est indispensable pour mettre à l’épreuve ses compétences, en acquérir de nouvelles par expérimentation, et développer des attitudes et approches efficaces qui permettent de fonctionner dans une culture différente de la sienne.
Lorsque je suis parti pour la Chine en 1973, je faisais partie du premier groupe d’étudiants canadiens à s’y rendre grâce à une bourse d’études. Certains de mes collègues étaient beaucoup mieux informés sur la Chine que d’autres, mais lorsque nous y avons été plongés au quotidien, il y en a eu qui ont appris à s’y mouvoir sans difficulté, alors que d’autres oneu du mal, et certains ont trouvé l’expérience désagréable au point de retourner au Canada plus tôt que prévu.
On peut en apprendre beaucoup sur l’Asie, même commencer à développer certaines des compétences nécessaires au sein de cette société très multiculturelle qu’est la nôtre, mais ce n’est que là-bas qu’on est forcé à acquérir et mettre en pratique sans tarder le savoir-faire et les attitudes nécessaires pour être efficace et compétent.
Le temps que cela prend dépend sans doute du vécu, de l’éducation et des aptitudes de chacun, mais le voyage en Asie ne peut être remplacé par l’étude seule. Et puis, l’immersion dans une autre culture impose la nécessité de se débrouiller très rapidement qui en elle-même est une expérience électrisante à ne pas manquer.
Paul supervise le développement et l’administration de tous les programmes de partenariat institutionnels internationaux pour les membres de l’ACCC. Il est également responsable des programmes de l’ACCC pour la mobilité des étudiants en Europe et Amérique du Nord. Il a vécu, étudié et travaillé en Chine, en Indonésie et au Zimbabwe.
La mobilité géographique n’est pas indispensable au développement de compétences interculturelles.En d’autres termes, la proximité physique de personnes d’autres cultures, que ce soit par une expérience « sur le terrain » ou autrement, ne garantit pas à elle seule l’acquisition d’attitudes, de connaissances ou de savoir-faire qui s’assimilent à une compétence sur l’Asie.Je n’ai aucun doute qu’on puisse tous évoquer l’image d’un expatrié qui se trouve « sur le terrain » depuis plusieurs années sans avoir quelque compétence que ce soit.En fait, on ne manque pas de preuves empiriques du fait que, sans l’intention sincère d’apprendre, de comprendre et d’accepter les autres cultures comme égales à la sienne, l’expérience des différences culturelles peut avoir l’effet contraire en renforçant encore plus les stéréotypes et la mentalité ethnocentrique.
Bien sûr, dans les bonnes circonstances, l’immersion culturelle grâce à l’expérience acquise sur le terrain en Asie peut accélérer le processus de développement de compétences sur l’Asie; cependant, les voyages ne sont pas indispensables à l’apprentissage culturel.La diversité des cultures coexistant sur le territoire canadien offre de nombreuses possibilités de faire l’expérience de valeurs et pratiques différentes des usages de la culture dominante.Il y a des groupes communautaires asiatiques dans tous les centres urbains et dans beaucoup de municipalités de moindre taille.Remplies d’étudiants asiatiques, nos universités possèdent des départements d’études asiatiques et offrent des programmes et des cours sur l’Asie. Des ateliers et programmes de formation interculturels sont offerts par certaines universités et autres organisations.
À l’Université Thompson-Rivers, nous avons développé un titre de compétences mondiales destiné à distinguer l’apprentissage international et interculturel. En définissant les paramètres de ce titre de compétences (qui est sans unités), nous avons bien veillé à faire en sorte que même ceux qui ne sont pas en mesure de voyager ou étudier à l’étranger puissent y accéder avec un peu d’effort.Les étudiants peuvent gagner des points dans quatre catégories, dont trois sans quitter le pays : par exemple, s’ils maîtrisent une langue étrangère, s’ils font du bénévolat ou participent à l’apprentissage par l’engagement communautaire dans un cadre interculturel ou s’ils préparent des travaux de cours à optique internationale ou interculturelle.
Les adeptes de l’interculturalisme sont divisés quant à savoir si la compétence culturelle dépend de la maîtrise de la langue, et de nombreux professeurs de langue sont divisés quant à savoir si l’immersion est indispensable à l’acquisition du langage.Ces jours-ci, il est possible d’apprendre une langue par la lecture, les sites de dialogue en ligne et les films, quoique l’apprentissage soit sans doute plus rapide si l’on est obligé de s’en servir au quotidien.Même sans maîtriser une langue, on peut explorer les mœurs, les traditions et l’histoire des cultures asiatiques. On peut même le faire dans l’isolation d’un camp de bûcherons dans le nordde la Colombie-Britannique en lisant les textes des excellents romanciers ou philosophes classiques asiatiques ou encore des textes religieux.Cependant, peu importe où l’on se trouve, l’acquisition d’une compétence interculturelle ne peut être qu’intentionnelle.
Kyra Garson travaille avec le corps professoral, le personnel et les étudiants de l’Université Thompson-Rivers à intégrer la compétence mondiale et interculturelle comme une habileté nécessaire et pertinente au sein de cet établissement. L’université Thompson-Rivers souscrit pleinement au principe de l’internationalisation et le rôle de Mme Garson consiste à soutenir, développer et mettre en œuvre des initiatives interculturelles sur le campus.
Malheureusement, rien ne peut remplacer les compétences, les connaissances et la conscience du monde asiatique acquises sur le terrain.Les pays asiatiques ont des systèmes économiques, sociaux et politiques complexes, qui nécessitent un savoir-faire commercial et culturel important. Par exemple, les entreprises désireuses d’accéder au marché de l’Inde doivent être prêtes à rivaliser avec les fabricants de produits tels que la tablette électronique Aakash et la Tata Nano, des innovations bon marché qui reflètent les besoins du grand public indien. Pour fabriquer et commercialiser des produits de ce type, il faut une expertise régionale reposant sur une combinaison de compétences universitaires et d’expérience acquise à l’étranger.
Alors que les grandes sociétés possèdent la capacité intrinsèque d’effectuer des études de leurs marchés étrangers, l’acquisition d’une expertise régionale (ou compétence sur l’Asie) est un défi à surmonter par les petites entreprises qui ont peu de ressources et aucune expérience internationale. Voici donc trois bons points à savoir.
Tout d’abord, de nombreuses organisations en Asie offrent à leurs employés, et surtout à leurs cadres, des formations de perfectionnement professionnel et de sensibilisation culturelle de style occidental.De plus, les pays comme l’Inde ont de grandsgroupes de populations qui parlent couramment l’anglais et dont beaucoup ont vécu et voyagé à l’étranger, ce qui les a familiarisés et mis à l’aise avec la culture nord-américaine.
Deuxièmement, les organisations des diasporas asiatiques au Canada ont développé de l’expertise dans de multiples secteurs pour soutenir les entreprises canadiennes en Asie.Ainsi, outre leur compétence linguistique et culturelle, des groupes comme la Chambre de commerce Indo-Canada et le Conseil de commerce Canada-Inde ont établi des relations avec les échelons supérieurs du gouvernement, les élites politiques et les associations professionnelles en Inde.Ce sont des ressources importantes pour les entreprises intéressées par ce marché indien complexe.
Troisièmement, les partenariats avec des homologues à l’étranger rendent la transition vers le marché asiatique plus sûre et plus efficace. Des organismes tels que le Conseil de commerce Canada-Inde, l’OverseasIndian Facilitation Centre et le Haut-commissariat du Canada qui possèdent des relations et des connaissances importantes quant aux débouchés sectoriels peuvent faciliter la pénétration du marché par les entreprises en les aidant avec les démarches administratives.
L’expérience sur le terrain est donc cruciale, mais avant ce voyage incontournable vers une destination commerciale asiatique, il y a certaines étapes préliminaires qu’on peut franchir au Canada :
• assister à l’un des différents salons, congrès et ateliers qui mettent en vedette les possibilités d’investissement sur les marchés asiatiques, comme le Salon canadien des technologies de fabrication à Toronto qui avait accueilli une importante délégation de l’Inde;
• investir dans l’adhésion à des chambres de commerce et des organisations d’affaires établies au Canada, particulièrement celles qui incluent les diasporas, comme le Conseil commercial Canada-Chine;
• s’inscrire à des cours qui portent sur les marchés asiatiques. Par exemple, l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa a récemment mis au point un cours en ligne sur la façon de faire affaire en Inde dans le cadre de sa maîtrise en administration des affaires pour cadres.
Les recherches de Mme Singh portent sur le rôle et l’influence des diasporas sur la politique étrangère canadienne. Elle est chercheuse postuniversitaire au Munk School of International Affairs et membre du comité organisateur de la Chambre de commerce Indo-Canada, avec qui elle a récemment participé à une mission commerciale en Inde.
En tant que Canadienne, je suis fière du caractère cosmopolite de nos campus. Ils attirent des étudiants venant de partout dans le monde, notamment dans le cadre de programmes d’échange, et accueillent de grandes diasporas européennes et asiatiques. Le principe canadien du multiculturalisme encourage ouverture d’esprit, curiosité et sensibilité aux différences culturelles. Il jette de solides assises pour la compétence culturelle qui ne peut être acquise que par les voyages.
Mais après avoir passé les deux derniers étés en Indonésie, je peux déclarer que le multiculturalisme n’est absolument pas un remplacement pour les voyages. Pour commencer, le multiculturalisme canadien n’est pas aussi diversifié que l'on aime croire : ainsi, les Asiatiques du Sud-Est sont sous-représentés sur le campus de l’Université de Toronto (ils y sont, mais en nombres relativement plus petits que les autres diasporas). Ensuite, il est injuste de généraliser au sujet d’un pays tout entier en fonction de deux ou trois personnes. L’Indonésie accueille une grande variété de groupes ethniques différents qui parlent des langues différentes, ont des cuisines différentes et adhèrent à des traditions différentes. Cette diversité est impossible à expliquer, il faut la vivre.
Pendant mon premier été en Indonésie, j’ai vécu dans la ville assez libérale de Bandung, en faisant des recherches sur la mode qui m’ont mise en contact avec les magazines de mode, les milieux punk et métal, et de jeunes étudiants. J’ai été surprise de découvrir que de nombreux Indonésiens n’étaient pas ultraconservateurs, mais ce n’est pas pour dire qu’ils manquaient aux traditions. Les musiciens métal plus âgés incorporaient dans leur musique les sons traditionnels soundanais (Bandung étant une région à majorité soundanaise) et les jeunes rockeurs punk organisaient une garderie du dimanche pour initier les enfants à leur culture et à leur langue. Sans quitter le Canada, il m’eût été impossible de comprendre comment interagissent la modernité et la tradition, mais le mélange du passé et du présent m’a semblé tout naturel à Bandung.
Il est impossible de se retrouver au sein d’une culture différente, de l’absorber ou même de poser toutes les questions nécessaires pour la comprendre en restant sur place.L’Asie est si complexe que les voyages sont absolument essentiels pour acquérir une compétence à son sujet.
Le diplôme universitaire de premier cycle de Remi est axé sur l’étude de l’Asie-Pacifique et des relations internationales. Elle a passé deux étés à étudier et travailler en Indonésie.
Les opinions exprimées dans la série « Dialogues » sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément les vues de la Fondation Asie Pacifique du Canada ou de ses sociétés affiliées, commanditaires ou partenaires.

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