Le Canada peut-il se faire à la condition des droits de la personne en Asie?
Les Canadiens qui souhaitent que les droits de la personne et la démocratie soient parmi les grandes priorités de leur gouvernement sont de plus en plus minoritaires.Certes, ils sont plus nombreux parmi les spécialistes de l’Asie (77 %), mais même dans ce milieu, une majorité (62 %) considère que les mesures prises par le Canada n’ont guère fait évoluer la condition des droits de la personne sur le continent asiatique.
Le 3 mars dernier à Vancouver, un groupe de diplômés récents et étudiants universitaires s’est penché sur la « question des valeurs » dans le cadre du premier colloque de la série « Dialogues sur le campus » de l’initiative Dialogue canadien sur l’Asie.Les discussions ont entre autres fait ressortir la question suivante :Vu l’influence croissante de l’Asie à l’échelle mondiale, le Canada peut-il se faire à la condition des droits de la personne dans cette région du monde,ou au contraire, a-t-il un rôle important à y jouer et si oui, lequel?
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Aborder la situation des droits de la personne dans une région aussi diverse que l’Asie, c’est s’attaquer à une question complexe présentant de multiples facettes et nécessitant une compréhension nuancée.Il faut également disposer d’un référentiel de départ.Pour le Canada et les Canadiens, il s’agit principalement de la Charte canadienne des droits et libertés,qui consacre les idées de libertés fondamentales, de garanties juridiques, de droits démocratiques et d’égalité devant la loi et déterminele point de vue des Canadiens sur les questions de droits de la personne qui touchent les populations en Asie, qu’il s’agisse de travailleurs chinois essayant d’améliorer leurs conditions de travail, d’activistes politiques birmans ou de victimes de persécutions religieuses.
En tant que Canadiens, nous croyons que ces droits doivent s’appliquer de manière universelle, qu’ils doivent fonder les jugements en matière de droits de la personne et qu’ils doivent participer à définir nos interactions avec les autres nations.En même temps, nous comprenons que la souveraineté des États a une grande importance dans les relations internationales.Il s’agit alors de savoir comment concilier ces deux idées quand d’autres nations ont des attitudes différentes à l’égard des droits de la personne.
Dans un monde idéal, le Canada pourrait faire valoir son point de vue de manière tout à fait systématique, en exigeant des autres nations qu’elles suivent son exemple.Dans le monde réel, nous devons déterminer à quel moment nous pouvons appuyer nos demandes avec force et à quel moment il nous faut être moins insistants.Lorsque nous ne pouvons pas amener de changement à certains endroits, devons-nous renoncer à faire une différence ailleurs?Je pense que la réponse du Canada et des Canadiens doit être un « Non » retentissant.
Le besoin de respecter la souveraineté des nations n’empêche pas le Canada de recourir à différents moyens pour tenter d’influer sur le développement des droits de la personne en Asie.Dans les pays qui ont plus de poids économique que nous, nous devons donner l’exemple, en montrant que le progrès des libertés individuelles favorise la croissance et la prospérité économiques, et en faisant ressortirpourquoi il est si important de protéger ces libertés.
Dans les pays qui ont moins de poids économique et politique, nous disposons de plus de moyens pour soutenir et influencer le développement des droits de la personne.Ces moyens sont notamment l’intervention dans les forums internationaux, les négociations commerciales, l’action des ONG et les relations diplomatiques directes.Ils doivent être adaptables à l’évolution de la situation en Asie, et fournir les outils de base pour établir le cadre de la discussion.
Le Canada peut jouer un rôle actif dans la promotion des droits de la personne en Asie, mais nous devons rester pragmatiques dans nos attentes.Nos efforts à l’égard des droits de la personne n’auront pas les mêmes résultats dans les différents pays d’Asie, mais là où nous avons la possibilité d’agir, nous devons le faire de manière active et constructive.
Ian est étudiant de troisième année en relations internationales et études régionales asiatiques. Il s’intéresse plus particulièrement à la péninsule coréenne et au développement économique de la Corée du Nord.Il a vécu neuf ans en Corée du Sud.
Les Canadiens ont toujours épousé la cause humanitaire et celle de l’égalité et de la liberté, et le Canada doit agir en accord avec ces valeurs qui fondent notre identité nationale.Tandis que les États-Unis, notre principal partenaire commercial, continuent de subir un déclin économique, le Canada cherche à améliorer ses liens avec les puissances mondiales émergentes comme la Chine et l’Inde. Avec l’influence croissante de ces pays, il n’est peut-être pas économiquement viable de recourir aux sanctions commerciales et au boycottage (comme celle de la Réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth à Sri Lanka en 2013) pour protester contre des violations des droits de la personne.
De fait, le Canada apprend depuis quelque temps à s’accommoder de la situation des droits de la personne en Asie, et va même jusqu’à faire passer ces questions au second plan et àrisquer d’être en contradiction avec la position nationale en la matière.Lors du voyage en Chine du premier ministre Harper en février dernier, les discussions sur les droits de la personne ont été sérieusement limitées au profit des tête-à-tête visant à renforcer les relations entre les deux pays par des investissements dans le secteur des hydrocarbures.Nous menaçons de boycotter des rencontres internationales dans les pays comme le Sri Lanka parce que nous pouvons nous le permettre.Mais quand il s’agit de la Chine, son importance pour nos industries supplante notre prétention à donner la priorité aux droits de la personnedans nos relations avec toutes les nations.
Certains sont d’avis que le Canada doit se soucier avant tout d’être efficace là où il le peut, plutôt que d’essayer d’être toujours en accord avec ses propres principes sur le plan moral.Pourtant, je crois fermement que le Canada doit projeter une image cohérente quant à ses priorités et à leur place dans ses relations avec le reste du monde.Il ne suffit pas d’exercer notre influence sur les affaires de certains pays tout en évitant diplomatiquement d’aborder les problèmespressants avec d’autres.Notre réticence à prendre certains pays à partie pour leurs violations des droits de la personne affaiblit la détermination morale qui nous permet de condamner d’autres nations comme la Birmanie ou le Sri Lanka.Ce louvoiement entre position résolue là où nous pouvons être efficaces et discrétion prudente dans les autres cas sape notre engagement à l’égard des droits de la personne.
L’économie du Canada peut paraître modestepar rapport à celle des puissances asiatiques en plein essor, mais nous possédons des ressources et offrons des possibilités d’investissement qui nous permettent, à tout le moins, d’engager la discussion sur les normes fondamentales à respecter en matière de droits de la personne avant que le Canada n’accepte d’entretenir des relations commerciales.En nous assurant que les droits fondamentaux sont accordés et respectés dans ces pays, nous pouvons à la fois défendre les valeurs qui nous sont chères en tant que nation et savoir que notre position a permis d’améliorer la vie des gens dans le monde.
Natasha est titulaire depuis peu d’un baccalauréat en psychologie de l’Université de la Colombie-Britannique.
En matière de droits de la personne, le Canada ne peut plus se permettre de faire la leçon à l’Asie comme par le passé.Vu l’importance des relations avec l’Asie pour la pérennité de la croissance canadienne et la plus grande latitude des pays asiatiques à chercher ailleurs pour satisfaire leurs besoins, le Canada doit plutôt veiller à demeurer compétitif pour s’adapter aux mutations du monde.
Il est vrai que les valeurs occupent depuis toujours une place centrale dans les relations du Canada avec l’Asie, et que le Canada a toujours été un grand défenseur de la promotion des droits et de la démocratisation en Asie.
Mais si les politiques passées du Canada, s’exprimant parfois par des sanctions et des condamnations publiques, ont démontré son engagement à l’égard de ces questions, elles ont rarement reçu bon accueil de la part des gouvernements asiatiques.Si naguère le Canada a pu faire fides protestations de ces gouvernements, l’accession récente de plusieurs pays d’Asie au statut de puissances régionales ou mondiales a changé la donne d’une manière qu’il ne peut ignorer.Bref, la croissance économique du Canada est devenue de plus en plus dépendante de l’Asie.
Le Canada entretient actuellement des relations relativement étroites avec les économies émergentes d’Asie et, compte tenu de sa situation en bordure du Pacifique, de sa richesse en ressources et de ses liens culturels, il est en mesure de tirer un parti important du développement soutenu des pays asiatiques.L’expression insistante depréoccupations quant à la situation des droits de la personne en Asie, même s’il s’agit d’un sujet important, risque d’endommager les relations du Canada avec ce continent d’une manière qui pourrait avoir de graves répercussions sur notre croissance.
Les droits de la personne font tellement partie intégrante de l’identité canadienne qu’il pourrait sembler à certains que délaisser cette question en Asie serait fondamentalement contraire à ce qu’être Canadien veut dire.Cependant, préserver nos relations avec l’Asie ne revient pas nécessairement à compromettre les valeurs canadiennes.
Il ne s’agit pas de changer de valeurs, mais de changer la façon de les promouvoir.Au lieu d’intervenir à l’étranger, le Canada doit se concentrer sur la promotion des droits de la personne à l’intérieur de ses frontières, car c’est en affichant à la fois sa vigueur économique et son respect des droits de la personne que le Canada restera véritablement un exemple à suivre dans le monde.À l’inverse, en insistant énergiquement sur les questions de droits de la personne en Asie, le Canada risque de s’aliéner des partenaires potentiels et de perdre en importance alors que ses homologues asiatiques se tournent vers d’autres horizons pour alimenter leur croissance.
Ian est étudiant de quatrième année en études internationales à l’Université Simon Fraser.Il s’intéresse aux échanges commerciaux en Asie.
Il est important de ne pas reléguer les droits de la personne et la démocratie au second plan alors que le Canada s’engage plus activement dans les échanges commerciaux avec les pays d’Asie.Pourquoi?Parce que les efforts de développement des échanges commerciaux avec l’Asie n’auront pas par eux même un effet positif sur les droits de la personne.Les échanges commerciaux peuvent faire augmenter la richesse nationale du pays et faire naître une classe moyenne susceptible de demander plus de droits et de contraindrele gouvernement à rendre compte de ses actions.C’estd’ailleurs ce qui est en train de se produire en Chine, où le gouvernement s’efforce de rééquilibrer l’économiemaintenant que la classe moyenne se rend compte que le miracle économique n’a pas sensiblement amélioré la richesse des ménages.
Cependant, la croissance économique peut aussi avoir pour effet la marginalisation de certains groupes.Par exemple, les minorités ethniques de Birmanie se voient privées des avantages que pourraient leur apporter les ressources naturelles de leurs propres régions alors que de nombreuses entreprises extérieuresentretenant des liens avec les élites politiques du pays et des sociétés étrangères sont titulaires de concessions pour exploiter ces ressources.
Ailleurs en Asie, la libéralisation et la privatisation des économies se sont traduites par des taux de croissance élevés, mais elles ont aussi accentué les inégalités entre les régions, entre les populations rurales et urbaines, entre les ethnies et entre les sexes.Les efforts de compétitivité des pays asiatiques ont fait naître de grands risques sociaux.
Par exemple, la recherche d’une main-d’œuvre moins chère pour les services domestiques et le secteur manufacturier a créé un système de recrutement contractuel entraînant une migration forcée des travailleurs,qui, dans le cas des Philippines et de l’Indonésie, sont en très grande majorité des travailleuses.Les migrantes indonésiennes travaillant comme domestiques en Malaisie, à Singapour, en Corée, à Hong Kong et à Taiwan sont généralement mal protégées par le droit du travail de ces pays, ce qui les rend plus vulnérables aux pratiques relevant de l’exploitation.Il est par ailleurs difficile pour les autorités de surveiller leur situation, en raison du fait qu’elles travaillent dans les résidences privées.Bien que le gouvernement indonésien ait promulgué des lois pour tenter d’améliorer la prise en charge de ses travailleurs migrants, celles-ci n’apportent qu’une protection limitée.
Le Canada s’efforce depuis longtemps de transformer les discours de promotion des droits de la personne en Asie en politiques et pratiques applicables.Mais,tout en gardant ces questions à l’esprit, le Canada doit s’assurer que l’impact de son commerce et de ses investissements en Asie ne renforce pas et ne perpétuepas la corruption et les pratiques abusives ou relevant de l’exploitation.
Le Canada doit veiller à ce que les entreprises canadiennes opérant en Asie adhèrent aux pratiques internationales en matière de droits de la personne et doit mettre en œuvre à cet effet des normes de responsabilité juridiquement contraignantes.Et comme le véritable changement doit venir de l’intérieur de l’Asie elle-même, le Canada doit y soutenir le développement de la société civile.Bien que la mondialisation ait eu certaines conséquences négatives, elle a aussi fait progresser la conscience des droits de la personne.Le Canada peut encourager l’activisme transnational en soutenant les réseaux d’information et d’expertise qui aident à développer et maintenir une société civile forte capable de mener une action collective.
Elaine prépare un baccalauréat avec majeure en sciences politiques et mineure en économie à l’Université de la Colombie-Britannique.Elle a également effectué un semestre à l’université Fudan de Shanghai.Elle a récemment terminé un stage de recherche à la Fondation Asie Pacifique du Canada.
The views expressed in the conversations series are those of the contributors and do not necessarily represent the views of the Asia Pacific Foundation of Canada, its affiliates, sponsors or partners.

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