La Chine en Asie Centrale : Investir dans les raffineries pour contrer l’influence russe

Depuis la chute de l’Union Soviétique, la politique centre-asiatique de Chine s’est concentrée sur le développement de nouvelles routes d’approvisionnement énergétiques, afin d’alimenter sa demande interne grandissante. Mais récemment, la Chine a commencé à investir massivement dans le secteur des raffineries de la région, et plus particulièrement dans les pays les plus pauvres, le Kirghizstan et le Tadjikistan et le Kazakhstan.

Ce tournant dans l’approche chinoise dépasse largement le secteur de l’énergie. En raison des infrastructures énergétiques vieillissantes et du manque de raffineries en particulier, l’Asie centrale est dépendante sur la Russie pour l’approvisionnement en produits du pétrole tel que l’essence utilisée dans les transports.

La Chine vise à donner des instruments aux États centre-asiatiques afin de limiter le pouvoir russe dans la région, un processus essentiel afin d’assurer la stabilité en Asie Centrale ainsi qu’au Xinjiang, dans l’Ouest de la Chine.

Des raffineries chinoises en Asie Centrale

Kazakhstan 

Riche en ressources naturelles, le Kazakhstan est le principal partenaire de la Chine en Asie Centrale. Les deux pays partagent une frontière commune de quelques 1700km et des compagnies chinoises opèrent plusieurs champs de pétrole autour d’Aktobé dans l’Ouest du Kazakhstan. La China National Petroleum Corporation (CNPC) est actionnaire dans le champ pétrolier géant de Kashagan en mer Caspienne, et trois pipelines traversent le Kazakhstan pour connecter la Chine à la mer Caspienne ainsi qu’au Turkménistan, riche en gaz. 

Map showing locations of oil and gas fields and pipelines in Central Asia. The main oil fields are in West Kazakhstan; Turkmenistan, Kazakhstan and Uzbekistan all have gas fields.

Source: BBC News

Malgré ses vastes ressources, le Kazakhstan dépend de la Russie pour plus de  40% de sa consommation d’essence. Le Kazakhstan dépend directement des raffineries russes car les trois raffineries du pays ne peuvent pas produire d’essence au dessus du standard Euro-2 (Sans Plomb 80), alors que l’essence aux standard Euro-4 et 5 constitue l’essentiel de la demande kazakh. Depuis l’indépendance, il y a de nombreux plans d’amélioration et d’extension des raffineries au Kazakhstan, mais de tels investissements ne sont pas assez rentables en raison des prix de l’essence bas pour rendre ces projets réalistes financièrement. Le brut kazakh contient souvent un taux élevé de sulfure, ce qui rend ses coûts d’extraction et de raffinage bien plus élevés que le coût de l’importation de brut et de produits raffinés de Sibérie de l’Ouest. Mais la CNPC, à qui appartient la raffinerie de Chymkent dans le Sud du Kazakhstan, va investir un milliard de dollars pour augmenter sa capacité de raffinage à 6 millions de tonnes par an et permettre d’y produire de l’essence aux standards Euro-4 et 5.

Kirghizstan 

Plus au Sud, le Kirghizstan, voisin du Kazakhstan est fourni à 100% en essence par la Russie depuis sa fondation en tant que république socialiste soviétique dans les années 1920 et n’a jamais connu de raffineries sur son territoire. Mais cela va changer: d’ici la fin 2014, deux raffineries chinoises seront opérationnelles dans les villes de Kara-Balta et Tok-Mok. Les deux raffineries sont stratégiquement placées sur la voix ferrée reliant le Kirghizstan au Kazakhstan et à la Russie, et passant par Aktobé, où la CNPC contrôle plusieurs gisements de pétrole, depuis lesquels le Kazakhstan procurera le brut aux raffineries kirghizes. Avec une capacité combinée de 1,35 millions de tonnes de produit raffiné par an, ces deux raffineries pourront couvrir la consommation annuelle du Kirghizstan.

Tadjikistan

La Chine est en train de construire également une raffinerie au Tadjikistan, dans la ville de Dangahra, le fief d’origine du président E. Rahmon. Il est cependant encore peu clair à partir de quel brut la raffinerie fonctionnera, et certains spéculent qu’elle sera fourni par des hypothétique gisements que trouverait la CNPC dans la zone actuellement en exploration dans l’Ouest du pays.

Les motivations du tournant de la politique chinoise dans la région

Ces investissements importants dans le secteur du raffinage sont une nouveauté pour la politique chinoise dans la région. Comme l’ancien premier ministre chinois Wen Jibao l’expliquait à Urumqi en 2012, les ambitions chinoises en Asie Centrale évoluent: “La coopération dans ce secteur (de l’énergie) s’est élargie de simples importations à l’upstream et au downstream, couvrant ainsi les secteurs de la conception, de le raffinerie, du stockage, du transport et de la maintenance”.

Cette nouvelle direction de la politique énergétique de Beijing est surtout motivée par des considérations politiques. Le Xinjiang connaît une situation ethnique tendue et a connu les troubles les plus violents du pays dans les années 2000, c’est autant la plus grande région de la Chine que la plus pauvre. D’où l’accent mis sur la stabilité régionale: le Xinjiang se situe au coeur de l’Asie Centrale et le gouvernement chinois veut en faire le centre de commerce de toute la région. La Chine voit sa politique étrangère en Asie Centrale à travers le prisme du nexus sécurité/développement, qui se base sur sa conception de politique intérieure: il n’y a pas de développement possible sans sécurité et pas de sécurité sans développement.

Depuis la chute de l’Union Soviétique, la Chine en est venue à percevoir la Russie comme une force déstabilisatrice en Asie Centrale. La pénurie et les prix des produits raffinés en dessous des prix de marché y constituent le principal levier russe. Lorsque la Russie négociait l’extension du contrat de sa base militaire (la plus importante hors de Russie) au Tadjikistan en 2013, juste avant les élections présidentielles, un manque d’approvisionnement a causé la fermeture de nombreuses stations d’essence partout dans le pays. La Russie avait réduit ses exportations de produits raffinés dans la région et le Kirghizstan à dû imposer une interdiction des réexportations vers le Tadjikistan, alors même qu’une partie importante de l’approvisionnement tadjik passe par le Kirghizstan. C’est à ce levier russe que la Chine s’oppose en investissant dans des raffineries pouvant augmenter l’indépendance énergétique de ces pays.

Investir dans les raffineries : un moyen de soutenir l’indépendance des États d’Asie Centrale 

Un aspect constant de la politique chinoise en Asie Centrale a été le soutien à l’indépendance des États de la région. De fréquentes visites d’État dans la région, la création de l’Organisation de coopération de Shanghai et de nombreux traités bilatéraux concentrés sur l’économie contribuent ainsi à augmenter la légitimité des États en place. Dès l’indépendance de ces États 1991, la Chine a veillé à fixer les frontières communes, contribuant à leur légitimité sur la scène internationale, tout en leur offrant d’importantes opportunités économiques. Indirectement, la Chine vise à permettre à ces États centre-asiatiques de rester indépendants des grandes puissances étrangères, que ce soit les États-Unis ou la Russie.

La Chine s’est invariablement opposée à tout type de changement de régime en Asie Centrale, notamment les évolutions démocratiques soutenues par les États-Unis lors de la révolution de 2005 au Kirghizstan. Les deux révolutions Kirghizes en 2005 et 2010 ont constitué des chocs importants pour la politique chinoise. La hausse des prix de l’électricité et de l’essence durant l’hiver précédent le renversement du président Bakiev en 2010 a largement été manipulée par la Russie afin de mettre le régime sous pression. En investissant dans les raffineries de la région, la Chine peut rendre ces pays plus stable et plus favorables au développement. Lorsque nécessaire, la Chine a même ouvertement soutenu les gouvernements centre-asiatiques contre la Russie, par exemple durant la crise gazière entre le Turkménistan et la Russie en 2009, ou lorsque la Chine s’est alignée avec certains des pays d’Asie Centrale dans leur protestation contre la reconnaissance de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie suite à la guerre géorgienne de 2008.

Cette politique active de la Chine en Asie Centrale est aussi interprétée comme un mouvement visant à promouvoir le système politique chinois comme “modèle d’autoritarisme orienté vers le marché”. Selon Konstantin Syroyezhkin, les États d’Asie Centrale servent de laboratoires pour le nouveau pouvoir normatif chinois. La Chine a d’ores et déjà brisé le monopole russe sur les ressources énergétiques de l’Asie Centrale en développant les extractions et les importations de pétrole et de gaz; maintenant elle tente de garantir l’indépendance politique à l’égard de Moscou à travers une audacieuse politique énergétique. En soutenant l’indépendance des États centre-asiatiques, la Chine leur donne également les instruments pour suivre son propre modèle de gouvernance économique et politique.

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