Les implications sociales et politiques de la répression ouvrière à Phnom Penh, Cambodge

Cet article est une reproduction d’un texte publié dans L’Asie en 1000 mots, le blogue de recherche du Centre d’études de l’Asie de l’Est de l’Université de Montréal. L’article original, incluant les références bibliographiques, est disponible ici.

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Le 3 janvier 2014 à Phnom Penh, une manifestation d’ouvrières de la confection est violemment réprimée. Cinq manifestants sont tués. Le lendemain, le gouvernement décide d’interdire toute nouvelle manifestation dans la capitale. Le même jour, le "parc de la liberté", occupé par les partisans du parti d’opposition, est nettoyé par les forces gouvernementales (police, armée, milices privées). Cette place publique située au cœur de Phnom Penh est devenue un espace emblématique de la protestation politique par le CNRP, qui conteste la victoire du Parti du peuple cambodgien (PPC) et du premier ministre Hun Sen aux élections législatives tenues en juillet 2013. La mobilisation se poursuit, sous les menaces incessantes du gouvernement.

Emblème de l’internationalisation des processus de production de biens manufacturiers, l’industrie du textile dans les pays en développement se retrouve bien souvent sous le feu des projecteurs. Le célèbre livre de Naomi Klein, No Logo, a largement contribué à attirer l’attention sur les conditions de travail parfois inhumaines des travailleurs et sur l’aveuglement volontaire des compagnies internationales à l’endroit de leurs sous-traitants étrangers. Récemment, l’effondrement d’un atelier au Bangladesh a suscité de nombreux débats au Québec. Pour un grand nombre de médias et d’observateurs internationaux, le drame survenu dans la capitale cambodgienne s’inscrit en plein dans ce « contexte médiatique » déjà bien balisé. Pourtant, les évènements du Cambodge participent de réalités sociales et politiques bien plus complexes et trop souvent omises.

La mobilisation ouvrière à Phnom Penh est notamment le résultat d’une organisation particulière de la filière de production de vêtements. La libéralisation de l’économie cambodgienne à partir du début des années 1990 est suivie par l’installation rapide d’ateliers. Les investisseurs, principalement issus de la région, s’implantent au Cambodge pour bénéficier de traitements préférentiels accordés aux pays les moins avancés (PMA) et ainsi bénéficier d’un meilleur accès aux marchés occidentaux.

L’Organisation internationale du travail (OIT) met en place au cours des années 1990 un projet de partenariat tripartite entre le gouvernement cambodgien, les patrons des industries de la confection et l’OIT. Cette dernière veut promouvoir une « industrialisation vertueuse », respectueuse de normes de travail considérées comme « acceptables ». Le syndicat des patrons du textile (Gmac) doit ainsi se plier à un certain nombre de prescriptions (salaire minimum, respect du temps de travail et de consignes de sécurité, etc.) pour pouvoir exporter les vêtements vers l’Europe et l’Amérique du Nord. De même, le gouvernement cambodgien doit appuyer cette initiative, sous peine de ne pas se voir attribuer une partie de l’aide multilatérale au développement. Une situation considérée comme équilibrée se met alors en place : d’un côté, le gouvernement et le Gmac réclament moins d’encadrement pour accroître productivité et compétitivité ; de l’autre, les syndicats ouvriers et les agences de développement font pression pour un développement social plus conséquent.

Aujourd’hui, le secteur de la confection se compose au Cambodge de près de 400 établissements où travaillent environ 400 000 ouvriers. Près de 90 % des ateliers sont situées en périphérie de Phnom Penh, la capitale accueillant 350 000 travailleurs environ. 90 % des ouvriers de la capitale sont de jeunes femmes issues de la province. Depuis plusieurs années, l’OIT note une détérioration des conditions de travail des ouvriers. Le nombre de manifestations annuelles a été multiplié par deux depuis 2010. Activité stratégique tant dans ses aspects économiques que sociaux, la confection est rapidement devenue « politique » et dépasse aujourd’hui la seule sphère économique.

Depuis les années 1990, le gouvernement de Hun Sen voit dans la syndication croissante des ouvriers de la confection, largement favorisée par l’OIT, une source de désordre social et, de plus en plus, un vecteur de contestation politique. La répression violente – et parfois mortelle – de nombreuses manifestations depuis la deuxième moitié des années 1990 a déjà démontré que le mécontentement social ne pouvait, pour le gouvernement et le Gmac, dépasser une certaine limite. L’assassinat du syndicaliste Chea Vichea en 2004, qui se lançait alors en politique, illustre la peur des dirigeants de voir émerger une force politique aux racines ouvrières.

Les récentes répressions violentes des manifestations de travailleurs ont cependant une portée contextuelle beaucoup plus large. Depuis les élections législatives de juillet 2013, de nombreuses manifestations rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes ont été organisées dans la capitale, en même temps que le leader du parti d’opposition, Sam Rainsy, a retrouvé un rôle politique de premier plan après une période d’exil. Ces manifestations populaires ont notamment bénéficié du soutien d’une partie importante de syndicats de travailleurs, notamment ouvriers.

Les manifestations de travailleurs, qui continuent d’avoir cours dans la capitale cambodgienne, montrent cependant une évolution plus large des mouvements ouvriers, dont les revendications ne portent plus seulement sur leurs conditions de travail. C’est ainsi une partie importante de la population citadine aux conditions de vie précaires qui proteste, et particulièrement une jeune génération habitant les franges marginalisées de la capitale, composée d’ouvriers de la confection, mais aussi de travailleurs du bâtiment, de chauffeurs, de travailleurs temporaires, de vendeurs ambulants, etc.

En ce sens, trois pistes d’interprétation peuvent être proposées d’après la répression meurtrière du 3 janvier à Phnom Penh. Tout d’abord, le gouvernement n’a pas seulement pris pour cible des ouvriers de la confection ; il a adressé un message à une partie beaucoup plus large de la population citadine considérée comme « dangereuse », de plus en plus en plus politisée et organisée. Ensuite, le PPC semble s’être appuyé sur ces manifestations pour exercer une répression symbolique sur l’opposition et les moyens de ses revendications (occupation des espaces publics et manifestations), lorsque l’attention internationale empêchait une répression de front. Enfin, en rejetant la faute des violences sur l’opposition, le PPC cherche à discréditer le CNRP en accusant Sam Rainsy de pousser le pays dans la violence Entre musèlement politique et répression sociale, le mot d’ordre est cependant clair : l’autorité du PPC ne saurait souffrir d’une quelconque remise en question et la contestation de ce principe, comme ce fût souvent le cas par le passé, amène une répression sanglante.

The views expressed here are those of the author, and do not necessarily represent the views of the Asia Pacific Foundation of Canada.

Gabriel Fauveaud

Gabriel a soutenu en février 2013 une thèse en géographie à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne intitulée « Produire la ville en Asie du Sud-Est. Les stratégies socio-spatiales des acteurs immobiliers à Phnom Penh, Cambodge ». Depuis 2006, il s’intéresse principalement au rôle des opérateurs publics et privés de la production urbaine contemporaine de la capitale cambodgienne. En centrant ses analyses sur les stratégies d’acteurs, ses travaux s’inscrivent dans le champ de la géographie sociale.

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