Dan Ciuriak, directeur et associé principal de Ciuriak Consulting Inc. et chercheur émérite à la Fondation Asie Pacifique du Canada, a pris la parole au Forum Canada–Vietnam sur la résilience économique et les liens entre les membres du PTPGP et l’Union européenne. Cet événement a été organisé conjointement par la Fondation, le ministère de l’Industrie et du Commerce du Vietnam et l’ambassade du Canada au Vietnam, à Hanoï, le 20 juillet 2026.
Le présent document approfondit les réflexions qu’il a présentées à cette occasion. Un rapport de synthèse des travaux du Forum est accessible ici.
La rupture du système commercial international a suscité une profusion de commentaires et fait émerger un nouveau vocabulaire : la logique du « juste au cas où » remplace celle du « juste à temps »; la réduction des risques se substitue à l’intégration; le traitement de la nation la plus favorisée devient conditionnel plutôt qu’inconditionnel; et la géométrie variable prend le pas sur le multilatéralisme universel. Ces discours reposent sur une prémisse commune : le système édifié à l’ère de la mondialisation était défaillant et doit être remplacé.
Pourtant, après près d’une décennie de guerre commerciale et technologique fondée sur l’idée que la mondialisation aurait mal tourné, trois constats s’imposent.
- Premièrement, le commerce mondial a fait preuve de résilience, tandis que la guerre commerciale et technologique s’enlise sans atteindre ses objectifs.
- Deuxièmement, l’usine mondiale demeure largement intacte. Certes, un découplage s’opère à l’étape de l’assemblage final, mais il masque une interdépendance toujours profonde des chaînes d’approvisionnement.
- Troisièmement, les petites économies ouvertes se mobilisent pour préserver le système plutôt que de l’abandonner. Elles recourent à l’Arrangement multipartite concernant une procédure arbitrale d’appel provisoire, concluent de nouveaux accords fondés sur des modèles établis, s’engagent à ne pas faire du commerce une arme et ouvrent de nouveaux espaces de dialogue. Parmi ces initiatives, le processus de rapprochement entre le PTPGP et l’UE est potentiellement le plus déterminant.
Comment expliquer cette situation?
La mondialisation n’a jamais été d’abord une question de commerce : elle était une question de production. Sa caractéristique fondamentale n’était pas l’expansion des flux commerciaux, mais l’émergence de l’usine mondiale : un système de production réparti à l’échelle internationale, organisé autour de chaînes de valeur qui misent sur une spécialisation très poussée des entreprises pour réaliser des économies d’échelle autrement inaccessibles. Rendue possible par les avancées technologiques, cette « usine mondiale » était « déjà en place » avant même le début du Cycle d’Uruguay.
L’Accord sur l’OMC peut être considéré comme le système d’exploitation de cette usine mondiale. Les pays ont choisi d’adhérer au système. Comme les droits de douane entravaient les échanges de biens intermédiaires, ils ont, pour la plupart, été éliminés unilatéralement. La politique commerciale a entériné la mondialisation; elle ne l’a pas provoquée.
Après l’échec du Cycle de Doha, les accords de libre-échange approfondis et complets ont pris le relais pour faire évoluer ce système d’exploitation. À l’exception notable de l’Accord sur la facilitation des échanges de l’OMC, ils ont porté l’essentiel des efforts.
Ces progrès se sont toutefois réalisés de façon fragmentée, selon des modèles européens, américains et est-asiatiques. On peut comparer cette situation à la coexistence d’iOS d’Apple, d’Android de Google et d’HarmonyOS de Huawei : chaque système remplit les mêmes fonctions, mais utilise des interfaces de programmation d’applications différentes, ce qui entraîne des problèmes d’interopérabilité pour les entreprises participantes.
Pour la très grande majorité des produits et des acteurs, le cadre existant continue de remplir sa fonction essentielle. Dans un petit nombre de secteurs où les rentes économiques potentielles sont exceptionnellement élevées — les semi-conducteurs de pointe, l’IA, les données et l’aérospatiale —, les règles ne suffisent pas. Les résultats y sont déterminés par les rapports de force plutôt que par le droit, comme cela a toujours été le cas.
Le défi ne consiste donc pas à remplacer un système d’exploitation qui régit la majeure partie de l’économie mondiale, mais à le préserver, à l’optimiser pour les petites économies ouvertes qui en dépendent véritablement et à élaborer des mécanismes complémentaires dans les domaines qu’il ne couvre pas. Quatre propositions permettent de préciser les conditions de départ et d’orienter la marche à suivre.
Vers une coopération accrue entre le PTPGP et l’UE
Les 39 membres que comptent ensemble l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) et l’Union européenne (UE) peuvent établir une relation plus structurée. Dans un contexte de rupture du système politique et économique international, ils ont un intérêt commun à préserver un commerce fondé sur des règles, en tant que « puissances moyennes » sur le plan géopolitique et de « petites économies ouvertes » sur le plan économique.
La présente analyse repose sur quatre propositions :
- Le système fondé sur des règles, élaboré pour encadrer la production mondialisée, demeure pertinent pour la grande majorité des produits échangés et des pays commerçants.
- Dans les secteurs qui sont devenus des terrains d’affrontement, où les changements technologiques ont fortement accru les rentes économiques potentielles, les résultats du marché seront déterminés non par les règles, mais par l’exercice de la puissance économique et géopolitique. Il faut donc traiter ces secteurs séparément du reste du système commercial mondial sur le plan de l’administration des échanges.
- La période de transition pendant laquelle cette confrontation se jouera — jusqu’à ce que la situation se stabilise dans les secteurs disputés — présentera, de façon schématique, trois grands ensembles : un Nord global ayant tout intérêt à préserver le système fondé sur des règles; un Sud global dont la participation aux secteurs disputés reposera principalement sur le contrôle des matières premières essentielles à la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle (IA). Dans le contexte d’un supercycle des matières premières en formation, ce contrôle permettra à ses membres de capter une partie des rentes économiques; deux « empires du Milieu », éloignés l’un de l’autre par des barrières commerciales, mais dont la capacité à pousser l’affrontement demeure limitée par leur propre dépendance au système mondial de production et d’échanges.
- La responsabilité de préserver l’ordre fondé sur des règles revient, par défaut, au groupe UE–PTPGP. Le Canada a choisi d’y jouer le rôle d’économie passerelle.
Ce cadre d’analyse mène à plusieurs recommandations concrètes.
- À titre de gardiens du système fondé sur des règles, les membres de l’UE et du PTPGP devraient recourir aux mécanismes existants de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour structurer leur relation dans le respect des normes de l’organisation. Ils devraient notamment former un « groupe des petites économies ouvertes » au sein de l’OMC afin de faire progresser l’élaboration de règles et utiliser les recours prévus par l’organisation, dont les plaintes en situation, pour remédier aux manquements ou aux déséquilibres structurels. Dans ce contexte, une petite économie ouverte est une économie qui dépend de façon disproportionnée du commerce international pour sa prospérité et qui, de ce fait, est particulièrement vulnérable à la coercition économique.
- Les membres devraient s’appuyer sur l’accord entre la Nouvelle-Zélande et Singapour sur le commerce des approvisionnements essentiels, signé en juillet 2026, qui constitue en quelque sorte un traité de non-agression. L’objectif serait d’endiguer les dommages causés par l’instrumentalisation du système commercial par les États-Unis et la Chine : affaiblissement du principe de la nation la plus favorisée, restrictions à l’exportation et imposition d’ententes commerciales s’apparentant au troc, au détriment de la concurrence internationale.
- Si l’on considère l’ensemble des accords relevant de l’article XXIV de l’OMC comme un « système d’exploitation », il convient de rapprocher progressivement le cadre de gouvernance du PTPGP, d’inspiration américaine, de celui des accords de libre-échange de l’UE afin de réduire les frictions. Il faudrait également examiner les mesures possibles, comme le cumul dans les règles d’origine, pour approfondir les échanges entre les membres dans le respect des règles de l’OMC.
- L’examen du chapitre du PTPGP consacré à l’économie numérique, soit le chapitre 14, devrait servir à combler les lacunes du cadre de l’OMC. Il faudra pour cela distinguer, parmi les « transmissions électroniques » : les produits numériques assimilables à des marchandises, qui relèvent de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT); les produits numériques assimilables à des services, qui relèvent de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS); les données, dont la valeur doit être explicitement comptabilisée dans les comptes commerciaux et prise en compte dans les estimations des balances commerciales. Ces travaux devront s’accompagner de mesures permettant de préserver la souveraineté en matière de gouvernance de l’économie numérique.
À terme, la « passerelle » UE–PTPGP pourrait favoriser la création d’un marché d’une taille suffisante pour rivaliser avec la Chine et les États-Unis, tout en préservant les perspectives et les valeurs des petites économies ouvertes.