Les choix difficiles dans la réinitialisation des relations sino-canadiennes

Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, à gauche, et Anita Anand, ministre canadienne des Affaires étrangères.
Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, et Anita Anand, ministre canadienne des Affaires étrangères, avant une réunion bilatérale à Ottawa, le 29 mai 2026. Mme Anand a annoncé que le Canada vise à accroître ses exportations vers la Chine de 50% d'ici 2030, tandis que son homologue chinois visite Ottawa dans un contexte d'ordre mondial changeant façonné par les droits de douane imposés par les États-Unis. Photo : Kayle Neis/Bloomberg via Getty Images

La visite du ministre chinois des Affaires étrangères au Canada cette semaine revêt une grande importance. Il s'agit de la première visite bilatérale au Canada d'un ministre chinois des Affaires étrangères depuis juin 2016, et du signe le plus visible jusqu'à présent que le dégel des relations sino-canadiennes, amorcé par la visite du premier ministre Mark Carney à Beijing en janvier, s'avance vers une phase de mise en œuvre plus conséquente.

Si la visite de M. Carney à Beijing a marqué le point culminant, avec l'annonce du nouveau  Partenariat stratégique Canada-Chine et la décision politique de rouvrir les canaux d'engagement, la visite du ministre Wang est l'étape suivante.

Durant cette phase, le discours vague sur l'engagement pragmatique devrait commencer à se concrétiser en choix sectoriels, compromis difficiles et mécanismes de défense spécifiques pour assurer que l'engagement avec la Chine fasse avancer les intérêts canadiens sans compromettre la sécurité nationale, la sécurité économique et les valeurs démocratiques du Canada.

Et c'est pour cette raison que la visite est significative. Cela n'est pas uniquement un indicateur que les relations évoluent. Il s'agit d'une épreuve de la manière dont le Canada pourrait gérer des relations plus actives avec la Chine sans glisser vers l'accommodation ou la déférence politique à l'agenda de Beijing.

La visite de Carney en janvier a placé la Chine comme faisant partie de l'agenda du Canada pour la diversification et a suggéré qu'Ottawa perçoit désormais les relations comme l'un des éléments d'efforts plus larges pour bâtir une économie canadienne plus résiliente et une politique étrangère plus indépendante.

Mais cela nous mène à poser les questions suivantes : Quels secteurs sont réellement ouverts à un engagement plus profond avec la Chine? Quels mécanismes de défense ont été mis en place? En pratique, à quoi ressemble une approche « lucide » à l'égard de la Chine? Qui décide où les limites sont tracées? Dans quelle mesure cela sera-t-il rendu public?

La mise en œuvre commerciale est à surveiller en premier. En janvier, le Canada et la Chine sont parvenus à une entente temporaire concernant les deux questions les plus épineuses et irritantes de leurs relations : les tarifs douaniers en représailles sur les exportations agricoles et de produits de mer canadiens, et ceux imposés par le Canada sur les véhicules électriques chinois.

L'arrangement a fourni un soulagement aux secteurs du canola, des produits de mer, des pois et d'autres produits agricoles, tout en créant un espace limité pour les VE chinois pour faire leur entrée sur le marché canadien selon un système de quota.

Il n'y a pas de nouvelles annonces majeures sur ce dossier attendues durant la visite du ministre Wang. L'objectif le plus réaliste est de démontrer que les responsables gouvernementaux des deux pays oeuvrent à finaliser les détails et que les mécanismes commerciaux créés en janvier fonctionnent.

À un certain moment, l'accord sera étendu ou remplacé. Le soulagement pour le canola est limité dans le temps et expirerait à la fin de l'année, tandis que les dispositions sur les VE se déroulent sur un créneau plus long. Cela rend l'arrangement actuel utile, bien que fragile.

La partie concernant les VE est particulièrement compliquée. la part du Canada, y compris un choix plus clair pour la production de VE au Canada. Mais la marge de manœuvre est limitée par la revue à venir de l'ACEUM, la nature intégrée du secteur automobile nord-américain et l'opposition américaine continue à l'entrée des VE chinois sur le marché nord-américain.

Quelques observateurs ont espéré que le récent sommet Xi-Trump produirait un signe que Washington serait ouvert à la coopération avec le secteur des VE chinois, ou du moins à un allègement de sa position.

Ce qui n'a pas eu lieu. Au lieu de cela, il existe toujours une opposition bipartisane et industrielle claire aux États-Unis, venant non seulement d'inquiétudes concernant le commerce, mais aussi d'un point de vue plus large que les politiques industrielles chinoises, la surcapacité, les risques relatifs aux données et la dominance sur les chaînes d'approvisionnement posent des défis stratégiques.

C'est pour cette raison que les batteries ou chaînes d'approvisionnement adjacentes aux énergies propres pourraient être le signal le plus important à observer durant la visite du ministre Wang. Le Canada pourrait être prêt à aller au-delà des VE chinois, mais il pourrait y avoir une portée pour la discussion autour des technologies des batteries, du stockage en réseau, des composants des énergies renouvelables et d'autres parties de l'écosystème de l'énergie verte.

Un pragmatisme sans principes pourrait devenir de l'accommodation. Des principes sans pragmatisme pourraient devenir une prise de position. Le Canada a besoin des deux.

La question est de savoir si ces conversations pourraient être structurées de manière à servir les intérêts industriels du Canada sans compromettre sa position en Amérique du Nord ni approfondir sa dépendance stratégique à l'égard de la Chine.

Cela ne signifie pas que le Canada devrait reléguer sa politique à l'égard de la Chine aux États-Unis. Mais cela signifie que toute ouverture future envers les VE chinois, les batteries ou d'autres investissements devrait être évaluée à travers le prisme des intérêts économiques nord-américains du Canada, ainsi que de ses intérêts bilatéraux avec la Chine.

Les investissements sont à surveiller en deuxième lieu. Le premier ministre Carney a mis en place un agenda ambitieux pour mobiliser de nouveaux investissements majeurs au Canada et positionner le pays comme un acteur appelé à jouer un rôle plus important dans l'énergie, les minéraux critiques et les énergies propres. La Chine possède du capital, des technologies et des capacités industrielles dans plusieurs secteurs.

La visite de M. Carney en Chine en janvier a mis en avant de façon explicite des occasions pour les investissements chinois dans les secteurs de l'énergie propre, des batteries, de l'énergie solaire et éolienne, du stockage d'énergie, des produits du bois, de l'agroalimentaire et d'autres secteurs.

La visite du ministre des Finances François-Philippe Champagne en Chine en mars a fait avancer cet agenda en faisant passer la conversation d'engagements politiques vagues à des échanges concrets sur l'investissement et la coopération sectorielle.

La visite a aussi souligné le défi principal pour Ottawa : une partie des capitaux chinois que le Canada pourrait chercher à obtenir est dirigée par l'État ou étroitement alignée sur les priorités industrielles de Beijing. Ce qui rend nécessaire un cadre d'investissement structuré.

Le premier ministre Carney a par ailleurs signalé que certains secteurs, notamment l'IA, les technologies quantiques, la défense et l'espace, ne figureront pas parmi ceux appelés à faire l'objet d'une coopération plus approfondie avec la Chine. C'est important, mais cela demeure insuffisant.

Les questions les plus délicates se trouvent dans les zones grises : infrastructures pétrolières et gazières, traitement des minéraux critiques, batteries et chaînes d'approvisionnement, énergies renouvelables, ports, logistique, technologies liées aux données et secteur manufacturier de pointe.

Le Canada a besoin d'un cadre plus granulaire pour les investissements chinois. Il devrait être clair quels secteurs sont ouverts à la collaboration, lesquels nécessiteront un examen renforcé, ceux qui exigeront des contrôles canadiens ou des structures de partenaires fiables, et ceux qui sont exclus en raison d'inquiétudes liées à la sécurité nationale et à l'économie.

Sans cette distinction, Ottawa risque d'envoyer des signaux mixtes, en encourageant les investissements dans des conditions vagues tout en laissant les investisseurs, les provinces, les alliés et les Canadiens dans l'incertitude quant aux véritables mécanismes de défense.

La troisième priorité est la sécurité nationale et la primauté du droit. Une des finalités de la visite de Wang est de faire progresser les mécanismes de dialogue bilatéral, y compris le Dialogue sur la sécurité nationale et l'État de droit créé en 2016 et laissé inactif après la crise des relations commençant en 2018. Rétablir les canaux de communication est raisonnable.

Le Canada et la Chine ont besoin de forums pour discuter des questions difficiles, y compris l'ingérence étrangère, la répression transnationale, l'intimidation des communautés de la diaspora, la détention arbitraire, les droits humains et le traitement de citoyens et résidents canadiens ayant des liens avec la Chine, Hong Kong, le Tibet, le Xinjiang et Taïwan.

Ces questions ne disparaissent pas parce que les liens économiques s'améliorent. Elles ne peuvent non plus être gérées entièrement à huis clos. La diplomatie, bien évidemment, nécessite des conversations tenues en privé. Mais dans une démocratie, la confiance publique nécessite également un certain degré de transparence et de clarté publique. Les Canadiens doivent savoir que le gouvernement ne fera pas abstraction de principes et de questions sécuritaires pour des gains commerciaux à court terme.

Un pragmatisme sans principes pourrait devenir de l'accommodation. Des principes sans pragmatisme pourraient devenir une prise de position. Le Canada a besoin des deux. La tâche pour le Canada ne consiste pas à substituer une forme de dépendance stratégique par une autre. Elle consiste plutôt à réduire la vulnérabilité, accroître les options et forger de la résilience. 

Cela est particulièrement important parce que cette visite sera observée non seulement à Ottawa et à Beijing, mais aussi à Washington, Tokyo, Canberra, Taipei, Manila et autres capitales. Les partenaires canadiens comprennent pourquoi Ottawa souhaite stabiliser les relations avec la Chine.

Ils entretiennent tous des relations économiques complexes avec Beijing. Mais ils seront aussi attentifs à savoir si le nouveau pragmatisme du Canada est discipliné et intègre, ou s'il deviendra une nouvelle forme d'accommodation stratégique.

Ce contexte régional est important. La Chine n'est pas uniquement un grand marché. Elle est également un État-parti dont les politiques refaçonnent l'environnement sécuritaire en Indo-Pacifique. Sa pression sur Taïwan, son comportement coercitif en mer de Chine méridionale, l'instrumentalisation de l'économie et le soutien aux efforts de guerre en Ukraine ne sont pas uniquement pertinents aux relations sino-canadiennes.

Ces exemples font partie du contexte stratégique dans lequel ces relations opèrent désormais.

Une politique canadienne crédible sur la Chine devrait conséquemment réaliser plusieurs choses à la fois. Elle doit couvrir des domaines de coopération où les intérêts canadiens sont clairs, notamment l'agriculture, l'énergie, le climat, la santé publique, la stabilité financière, les liens entre peuples et des investissements minutieusement encadrés.

Mais elle devrait aussi s'exprimer clairement sur les sources de risques et les enjeux systémiques que représente la Chine. Le pragmatisme ne signifie pas forcement de prétendre que les différences stratégiques ne sont que des éléments irritants à gérer.

Le quatrième volet, et peut-être le plus délicat, est la visite de Wang aux États-Unis. Le rapprochement de Beijing et d'Ottawa ne concerne pas uniquement le Canada. Il signale également à Washington que la Chine pourrait approfondir ses relations avec l'un des plus proches alliés des États-Unis, et ce, à un moment où les relations canado-américaines subissent de fortes pressions.

Pour Beijing, c'est une victoire en diplomatie et en propagande. Elle permet à la Chine de se présenter comme un partenaire stable et pragmatique, tandis que les États-Unis apparaissent imprévisibles, protectionnistes et transactionnels.

Le Canada ne doit pas être naïf à cet égard. Le fait que la Chine perçoive une opportunité dans la quête canadienne d'une autonomie stratégique accrue ne signifie pas que le Canada devrait refuser l'engagement. Cela signifie que nous devons être exceptionnellement clairs concernant nos propres intérêts.

Les États-Unis demeurent le partenaire principal du Canada en matière de sécurité et d'économie. Cela ne changera pas suite à la visite du ministre Wang, à un accord commercial avec la Chine, ou même après un nouveau partenariat stratégique. La tâche pour le Canada ne consiste pas à substituer une forme de dépendance stratégique par une autre. Elle consiste plutôt à réduire la vulnérabilité, accroître les options et forger de la résilience.

Et cela requiert une triangulation prudente. Ottawa cherche à diversifier au-delà de sa dépendance excessive à l'égard du marché américain tout en préservant l'accès préférentiel à ce marché. Elle essaie d'engager la Chine là où il existe des gains économiques, tout en protégeant les secteurs sensibles et en réassurant les alliés. Elle s'efforce d'élaborer une politique étrangère plus indépendante, tout en reconnaissant que la géographie, la défense, l'énergie et le commerce rattachent toujours fortement le Canada à l'Amérique du Nord.

Ceci n'est pas un jeu facile. La prudence politique est difficile pour tout pays, mais elle est particulièrement ardue pour le Canada en raison de notre grande vulnérabilité économique aux États-Unis et de notre capacité interne limitée à absorber les chocs. C'est précisément pourquoi la visite du ministre Wang est conséquente. Elle force Ottawa à passer du discours à la prise de décision.

Le gouvernement a décrit sa politique à l'égard de la Chine comme pragmatique. C'est le bon point de départ. Un pragmatisme sans principes pourrait devenir de l'accommodation. Des principes sans pragmatisme pourraient devenir une prise de position. Le Canada a besoin des deux.

La visite de Wang Yi devrait conséquemment être jugée à l'aune de la clarté qu'elle produit. Éclaire-t-elle les Canadiens sur quels secteurs connaîtront du progrès et sous quelles conditions? Démontrera-t-elle comment le gouvernement protégera sa sécurité nationale et économique tout en oeuvrant à améliorer le commerce et les investissements?

Fournira-t-elle des assurances que les questions d'ingérence étrangère, de répression transnationale, de droits humains, de Taïwan, de la mer de Chine méridionale et de l'Ukraine feront partie de l'agenda? Démontrera-t-elle que le Canada peut s'engager avec la Chine sans devenir un complice du discours du PCC?

La visite de M. Carrner a ouvert la porte à l'engagement sino-canadien. Mais la visite de M. Wang inaugure la majeure partie du travail à faire si le Canada décide d'aller jusqu'au bout de cet engagement.

 

Cet article a paru dans le Policy Magazine le 28 mai 2026.

Vina Nadjibulla

Vina Nadjibulla s’est jointe à la Fondation Asie Pacifique du Canada (FAP Canada) à titre de vice-présidente, Recherche et Stratégie, en novembre 2023.

À ce poste, elle dirige les travaux de recherche, les activités de politique publique et les programmes de l’organisation liés à l’engagement du Canada dans l’Indo-Pacifique. Elle supervise notamment l’agenda de recherche de la FAP Canada ainsi que ses programmes phares, incluant les bourses de recherche et les initiatives de renforcement des capacités, les dialogues semi-officiels et parallèles, et les partenariats à travers l’Asie. Elle joue un rôle central dans l’orientation stratégique de la Fondation, le renforcement de son impact en matière de politique publique, et l’expansion de sa présence et de ses réseaux dans l’Indo-Pacifique.

Vina Nadjibulla est une commentatrice régulière des politiques étrangères canadiennes et des affaires indo-pacificques. Elle possède une expertise particulière en sécurité économique, concurrence entre grandes puissances et évolution des relations du Canada avec la Chine et l’Inde. Ses travaux visent à faire avancer l’agenda de diversification du Canada, à renforcer les partenariats stratégiques dans la région et à naviguer à l’intersection du commerce, de la sécurité et des technologies émergentes.

Fort de plus de vingt ans d’expérience en sécurité internationale et en diplomatie, Vina a travaillé avec des gouvernements, des organisations internationales, des centres de réflexion et des institutions philanthropiques en Amérique du Nord, en Asie et en Asie centrale. Ses activités ont couvert la résolution de conflits, les droits de la personne, la gestion des risques stratégiques et la diplomatie multilatérale.

Vina est professeure adjointe à la School of Public Policy and Global Affairs de l’Université de la Colombie-Britannique et chercheuse principale au Soufan Center. Elle détient une maîtrise en affaires internationales de l’Université Columbia. Citoyenne canadienne, elle est née dans l'ex-Union soviétique, a grandi en Afghanistan et a effectué ses études aux États-Unis. Vina parle couramment l’anglais, le russe et le farsi.

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