Article explicatif : Comment l’Asie du Sud s’adapte aux perturbations dans le détroit d’Ormuz — et les possibilités qui s’offrent au Canada

BC Premier David Eby in front of a Canadian LNG tanker
Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, et le ministre Adrian Dix visitent les installations de LNG Canada à Kitimat, en Colombie-Britannique, le 29 juillet 2025. Photo : Photo : Province de la Colombie-Britannique, Flickr https://www.flickr.com/photos/bcgovphotos/54690424193/in/photostream/

Les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz ont mis à nu les vulnérabilités en matière de sécurité énergétique de l’Asie du Sud face à l’instabilité géopolitique dans le golfe Persique. Le détroit, par lequel transite environ le quart du commerce maritime mondial et près d’un cinquième des livraisons mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL), demeure l’un des principaux goulets d’étranglement énergétiques au monde.  

Depuis février 2026, le conflit au Moyen-Orient a perturbé ces flux à plusieurs reprises, révélant la forte dépendance de plusieurs économies sud-asiatiques aux importations de pétrole, de gaz et d’engrais provenant du golfe Persique. L’incertitude qui en découle a fait augmenter les coûts de l’énergie et les factures d’importation des États de la région, tout en exerçant des pressions sur leurs finances publiques et leurs réserves de change.  

Les répercussions de cette crise varient d’un pays à l’autre selon leur dépendance aux importations, leur marge de manœuvre budgétaire, leur diversification énergétique et leurs réserves extérieures. Au début du conflit, l’Inde se trouvait dans une position relativement plus solide : les interventions gouvernementales et les sociétés pétrolières d’État ont d’abord atténué les effets du choc. Toutefois, à mesure que les perturbations persistent, le pays fait face à une hausse des coûts énergétiques et à des pressions économiques croissantes  

Le Bangladesh, qui bénéficie du mécanisme de financement d’urgence de la Banque mondiale, et le Pakistan, qui met en œuvre un programme soutenu par le Fonds monétaire international (FMI), sont confrontés à de nouvelles pressions extérieures. L’augmentation de leurs factures d’importation d’énergie pèse à la fois sur leurs réserves de change, leurs finances publiques et la fiabilité de leur approvisionnement énergétique. Le Sri Lanka compose également avec ces perturbations au moyen de mesures de rationnement et des mécanismes de financement du FMI. Cet épisode a toutefois ravivé les vulnérabilités persistantes héritées de la crise économique de 2022. Les plus petites économies de la région, notamment le Bhoutan, les Maldives et le Népal, sont principalement touchées par leur dépendance aux carburants importés et par des marges de manœuvre extérieures limitées. 

Pour le Canada, cette crise fait ressortir une occasion stratégique à plus long terme. À mesure que les pays d’Asie du Sud diversifient leurs sources d’énergie et leurs chaînes d’approvisionnement, le Canada pourrait renforcer sa présence économique dans la région grâce aux exportations d’énergie, au commerce des engrais, ainsi qu’à des partenariats dans les domaines des infrastructures et du financement.  Ces initiatives pourraient contribuer à renforcer la sécurité énergétique de la région.  

Les effets de la crise au Moyen-Orient sur l’Asie du Sud  

Inde 

L’Inde est le troisième plus grand consommateur d’énergie au monde. Elle importe environ 89% de son pétrole brut, près de la moitié de son gaz naturel et environ 60% de son gaz de pétrole liquéfié (GPL). Pendant environ les deux premiers mois du conflit au Moyen-Orient, le pays a absorbé le choc sans répercuter pleinement la hausse des prix sur les consommateurs. Cette capacité découle de la diversification de ses sources d’approvisionnement, de sa marge de manœuvre budgétaire et de l’intervention de l’État. Entre 2022 et le début de 2026, l’Inde a élargi ses sources d’approvisionnement en pétrole brut, passant de 21 à 41 pays. Le pétrole russe acheté à prix réduit t, ainsi que la reprise des importations de pétrole vénézuélien, ont constitué des sources d’approvisionnement importantes hors du golfe Persique. Une dérogation accordée par le département du Trésor américain le 6 mars 2026 a permis la poursuite des livraisons de pétrole brut vers l’Inde. Elle a également souligné que les futures acquisitions de pétrole russe dépendraient du prix, de la disponibilité et de la sécurité de l’approvisionnement.   

À la date du 11 mai 2026, par contre, le registre du gouvernement est devenu plus prudent. Le ministre indien du Pétrole et du Gaz naturel a indiqué que l’Inde disposait de stocks équivalant à 60 jours de consommation de pétrole brut, à 60 jours de consommation de gaz naturel et à 45 jours de consommation de GPL. Pendant ce temps, les sociétés pétrolières d’État auraient enregistré des pertes d’environ 1 000 crores de roupies — soit environ 105 millions de dollars américains — par jour.  

Ces données laissent entendre que le choc a été relativement contenu, mais au prix de compromis importants. En mai 2026, la roupie indienne avait perdu plus de 5% de sa valeur depuis le début du conflit. Les usines d’engrais ne recevaient plus qu’environ 70%de leurs besoins minimaux en gaz. Le premier ministre Narendra Modi a en outre  appelé les ménages et les entreprises à économiser l’énergie et à réduire leur consommation à forte intensité d’importations. Ces mesures témoignent d’un effort gouvernemental coordonné visant à freiner la demande, à préserver les réserves de change et à empêcher que les pressions extérieures ne soient intégralement répercutées sur les prix intérieurs.  

Alors que l’Inde poursuit ses efforts pour gérer les perturbations, la crise met en évidence le potentiel d’une coopération énergétique accrue avec le Canada. En 2025, les exportations canadiennes de pétrole et de gaz vers l’Inde ne représentaient que 0,01% des exportations canadiennes totales de ces produits, la plus grande partie du pétrole brut canadien étant toujours exportée vers les États-Unis. Le commerce des engrais était toutefois relativement plus important : l’Inde représentait environ 4% des exportations canadiennes d’engrais.  

Le GPL canadien est principalement riche en propane, contrairement aux mélanges à forte teneur en butane généralement utilisés dans le marché résidentiel indien. À moyen et à long terme, il pourrait néanmoins être possible de mieux harmoniser les capacités de mélange et de traitement. L’expansion des infrastructures énergétiques et des capacités d’exportation du Canada, conjuguée à un engagement économique renouvelé entre le Canada et l’Inde, pourrait ouvrir la voie à une coopération accrue dans les secteurs du pétrole brut, du GNL et du GPL. Une telle coopération contribuerait, par conséquent, à renforcer la sécurité énergétique de l’Inde. 

Bangladesh 

Avec une population de plus de 175 millions d’habitants, le Bangladesh demeure très vulnérable aux perturbations énergétiques. Le pays importe environ 95% des produits pétroliers qu’il consomme et près du tiers de son gaz. Les importations représentent environ les deux tiers de son approvisionnement énergétique primaire, une proportion qui est passée de 47,7% au cours de l’exercice 2020-2021 à 62,5% en 2024-2025. Parallèlement, les énergies renouvelables, y compris l’hydroélectricité, ne représentaient qu’environ 2,3% de la production d’électricité raccordée au réseau. Cette situation expose le pays à la volatilité des prix et aux perturbations de l’approvisionnement en combustibles fossiles. 

Cette vulnérabilité est amplifiée par la dépendance du Bangladesh envers le Moyen-Orient. Environ 63% de son pétrole brut provient de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de l’Irak, tandis que le Qatar fournit à lui seul environ 64% de ses importations de GNL. Les perturbations ont entraîné des pannes d’électricité prolongées,des arrêtsdans des usines d’engrais et des difficultés dans le secteur du vêtement, qui représente environ 80 à 85% des exportations du pays. En avril, certaines usines ne fonctionnaient qu’à 40 à 50% de leur capacité.  

La réponse budgétaire du Bangladesh dépend de plus en plus du financement extérieur. Depuis mars 2026, le pays a cherché à obtenir plus de 2 milliards de dollars américains en aide d’urgence auprès d’institutions multilatérales et négociait un prêt additionnel de plus de 1 milliard de dollars américains destiné à l’expansion de capacités de raffinage. La Banque mondiale a approuvé 350 millions de dollars américains pour soutenir les importations de GNL, ainsi qu’un programme de financement d’urgence de 1,1 milliard de dollars américains afin d’aider le Bangladesh à composer avec les pressions liées à l’énergie, à l’alimentation et aux engrais. Parallèlement, Dacca a entrepris de diversifier ses partenariats énergétiques. Le pays a renforcé sa coopération énergétique avec les États-Unis, poursuivi le développement de la centrale nucléaire de Rooppur avec Rosatom, la société nucléaire d’État russe, et élargi ses sources d’importation de carburants à plusieurs régions. 

Le Bangladesh mise également davantage sur les énergies renouvelables afin de réduire sa dépendance aux importations et d’alléger les pressions sur ses réserves de change. Le gouvernement vise l’ajout de 10 000 MW de capacité solaire et sollicite activement les investissements étrangers dans ce secteur, y compris ceux du Canada.  

Pour le Canada, il existe une occasion claire d’aller au-delà des hydrocarbures, notamment par des investissements, des transferts de technologie et le développement de projets d’énergie renouvelable. Le commerce des engrais constitue également une possibilité : le Bangladesh importe environ 2% des exportations canadiennes d’engrais , tandis que les pénuries de gaz naturel continuent de nuire à la production nationale d’engrais et d’accroître la dépendance du pays envers les importations. 

Pakistan 

Deuxième pays le plus peuplé d’Asie du Sud, avec une population d’environ 250 millions d’habitants, le Pakistan a vu la crise dans le détroit d’Ormuz mettre en évidence les profondes vulnérabilités d’un système énergétique déjà soumis à d’importantes pressions structurelles et budgétaires. Le pays importe environ 86% de ses besoins énergétiques, dont plus de 80% de son pétrole. Environ 60%  de ses approvisionnements en GPL proviennent de l’Iran, tandis que le Qatar et les Émirats arabes unis fournissent ensemble près de 99% des importations pakistanaises de GNL. Cette dépendance expose fortement le Pakistan aux perturbations des marchés énergétiques du golfe Persique, à la volatilité des prix des carburants et aux pressions persistantes sur son compte extérieur. 

Encore en janvier 2026, le Pakistan disposait d’un excédent de GNL, car le déploiement rapide du solaire photovoltaïque en toiture avait réduit la demande sur le réseau électrique. Les perturbations dans le détroit d’Ormuz ont toutefois rapidement renversé cette situation, faisant passer le pays d’une gestion des excédents à une gestion urgente de l’approvisionnement, dans un contexte de forte hausse des coûts d’importation. Le premier ministre Shehbaz Sharif a déclaré que la facture hebdomadaire des importations pétrolières avait augmenté d’environ 300 millions de dollars américains depuis le début de la crise, pour atteindre 800 millions de dollars américains après les perturbations. Cette hausse a exercé une pression considérable sur la balance des paiements.  

La réponse du gouvernement s’est concentrée sur la gestion de la demande, la diversification des sources d’approvisionnement et la maîtrise des dépenses publiques. Les mesures comprenaient la réduction du temps de travail dans le secteur public, le recours au télétravail et la fermeture temporaire d’écoles afin de limiter la consommation d’énergie. Islamabad a également annoncé son intention d’accroître ses importations de pétrole russe afin de diversifier ses sources d’approvisionnement. Toutefois, la capacité du pays à absorber le choc pour les consommateurs demeure limitée par son programme de 7 milliards de dollars américains soutenu par le FMI, ainsi que par l’endettement circulaire persistant dans les secteurs de l’électricité et du gaz.  

L’expansion du solaire photovoltaïque constitue néanmoins un amortisseur important pendant cette crise. Au cours des cinq dernières années, le Pakistan a importé environ 45 GW de panneaux solaires, ce qui a contribué à réduire la demande sur le réseau et la dépendance au GNL importé. Cependant, le passage du comptage net à la facturation nette en février 2026 a réduit la rémunération versée aux consommateurs pour l’électricité excédentaire injectée dans le réseau. Cette modification a affaibli les incitatifs à l’installation de nouveaux systèmes solaires en toiture et pourrait ralentir l’un des outils les plus efficaces du Pakistan pour améliorer sa sécurité énergétique et réduire sa dépendance aux importations. 

En 2025, les exportations canadiennes de pétrole et de gaz vers le Pakistan ne représentaient que 0,001% des exportations canadiennes totales de ces produits. Il existe donc une marge importante pour accroître les échanges bilatéraux dans le secteur de l’énergie à moyen et à long terme. Des possibilités se présentent également pour augmenter les exportations canadiennes d’engrais — qui représentent actuellement environ 0,14% des exportations canadiennes d’engrais — et approfondir la coopération dans les énergies renouvelables. Les avancées récentes et les annonces faites lors de la rencontre du 20 juillet 2026 entre la ministre canadienne des Affaires étrangères, Anita Anand, et le vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Pakistan, Mohammad Ishaq Dar, mettent en évidence le potentiel d’un accroissement des investissements canadiens dans les capacités d’énergie renouvelable du Pakistan. Parmi ces initiatives figure le projet hybride éolien-solaire de 240 MW de Dhabeji, que l’entreprise canadienne JCM Power développera en partenariat avec K-Electric. 

Toutefois, les contraintes budgétaires, les pressions sur les comptes extérieurs et l’application continue du programme du FMI risquent de limiter, à court terme, l’essor du commerce et des investissements bilatéraux. 

Sri Lanka  

Le Sri Lanka importe environ 60% de ses besoins énergétiques et ses importations de gaz naturel demeurent négligeables. Les ménages dépendent donc fortement du GPL importé, historiquement fourni en grande partie par l’Iran pour répondre aux besoins intérieurs. Le pays demeure sous un programme du FMI au titre du Mécanisme élargi de crédit, mis en place à la suite du défaut souverain de 2022. La dette publique atteint environ 101% du PIB, tandis que les capacités de stockage de carburant couvrent moins d’un mois de consommation.  

Les perturbations dans le détroit d’Ormuz ont ravivé des mesures d’urgence déjà connues. Le 15 mars, le président Anura Kumara Dissanayake a rétabli un système de rationnement du carburant au moyen d’un code QR, initialement instauré durant la crise de 2022. Le gouvernement a également désigné le mercredi comme jour férié pour les employés du secteur public afin de réduire la consommation de carburant. Depuis le début de la crise dans le détroit d’Ormuz, les prix des carburants ont augmenté de 48%. Les tarifs d’électricité ont aussi été relevés de 18% afin de respecter les objectifs de recouvrement des coûts prévus dans le programme du FMI. Parallèlement, depuis le début du mois de mars, la roupie sri-lankaise s’est dépréciée d’environ 8,7%  par rapport au dollar américain.  

Ces perturbations sont aggravées par un épisode d’El Niño, qui devrait réduire la production hydroélectrique de 127 GWh au cours des prochains mois, forçant un recours accru aux combustibles fossiles importés pour la production d’électricité. Les perturbations de l’approvisionnement en engrais exercent également une pression supplémentaire sur la sécurité alimentaire durant les principales saisons agricoles. En réponse, Colombo privilégie la diversification de ses sources d’approvisionnement plutôt que le recours à de nouvelles subventions budgétaires, lesquelles demeurent limitées par le programme du FMI. Le pays est aussi en pourparlers afin d’acquérir du pétrole brut russe pour alimenter sa seule raffinerie, ainsi que des produits pétroliers raffinés de Russie et de Chine. Ces achats s’appuieraient sur une dérogation temporaire aux sanctions américaines, les transactions avec la Russie étant réglées en renminbi chinois.  

Pour le Canada, le commerce énergétique direct avec le Sri Lanka demeure limité et ne devrait pas croître rapidement, compte tenu des contraintes budgétaires du pays. Les exportations de potasse de la Saskatchewan demeurent néanmoins pertinentes pour renforcer la résilience agricole du Sri Lanka. En outre, l’engagement du Canada par l’entremise d’institutions multilatérales, notamment le FMI et la Banque asiatique de développement, pourrait soutenir les infrastructures énergétiques et le développement des énergies renouvelables. La dépendance du Sri Lanka aux importations, la variabilité de la production hydroélectrique liée aux conditions climatiques et sa marge de manœuvre budgétaire limitée soulignent la nécessité, pour le Canada, de compléter les échanges bilatéraux par un engagement multilatéral plus large. 

Bhoutan, Maldives et Népal 

Les expériences du Bhoutan, des Maldives et du Népal illustrent les effets différenciés d’un même choc énergétique externe sur les petites économies d’Asie du Sud.  

En 2023, le Népal a produit la quasi-totalité de son électricité à partir de l’hydroélectricité, qui représentait 99% de la production électrique nationale. Le pays ne dispose pas actuellement de production pétrolière intérieure et dépend presque entièrement de l’Inde pour son approvisionnement en produits pétroliers. Cette dépendance l’expose à la fois aux hausses des prix mondiaux et aux contraintes d’approvisionnement en Inde. Un mois après le début de la crise, les prix du carburant aviation avaient plus que doublé, les bouteilles de GPL étaient distribuées à moitié remplies et le gouvernement avait prolongé la fin de semaine de un à deux jours.  

 De façon comparable, le Bhoutan dépend largement de l’hydroélectricité pour satisfaire ses besoins nationaux en électricité. Il demeure toutefois vulnérable aux perturbations liées aux carburants destinés au transport et aux engrais importés, qui transitent principalement par l’Inde et proviennent en partie de fournisseurs du Golfe.  

Les Maldives constituent le pays le plus vulnérable des trois, en raison de leur dépendance presque totale  aux carburants importés et d’une dette publique d’environ 130% du PIB Leur croissance, fortement tributaire du tourisme, devrait ralentir de 5,4% en 2025 à 1,0% cette année, selon la Banque asiatique de développement. En réponse aux contraintes d’approvisionnement en carburant, le pays a obtenu des volumes additionnels grâce à des ententes conclues avec la Chine en mai 2026.  

Tendances régionales 

Les États d’Asie du Sud font face à un ensemble de pressions structurelles largement similaires et ont adopté des mesures comparables en réponse à la crise au Moyen-Orient. 

Premièrement, la réduction de la demande s’est imposée comme le principal outil de politique publique. Le Pakistan et le Sri Lanka ont raccourci la semaine de travail, tandis que le Népal a fait passer la fin de semaine de une à deux journées. Le Sri Lanka a déclaré des jours fériés en milieu de semaine, et le Bangladesh a fermé les universités plus tôt. L’Inde a encouragé les ménages à déplacer leur consommation d’électricité des heures de pointe vers les heures creuses  et à accélérer l’adoption de panneaux solaires sur les toits  

Pour les gouvernements disposant d’une marge budgétaire limitée, la réduction de la demande s’est avérée plus rapide et plus réalisable que l’expansion de l’approvisionnement. À ces pressions s’ajoutent les perturbations de la chaleur et des précipitations liées à El Niño, qui accroissent la demande d’électricité tout en compromettant simultanément la capacité de production hydroélectrique du Bhoutan, du Népal et du Sri Lanka.   

Deuxièmement, les répercussions macroéconomiques se sont manifestées par la dépréciation des monnaies locales et l’inflation. De la fin février au début de juin 2026, le Bhoutan, l’Inde, le Népal et le Sri Lanka ont tous enregistré une dépréciation notable de leur monnaie, tandis que le Pakistan et les Maldives sont demeurés comparativement stables, respectivement en raison d’un soutien extérieur et d’arrangements monétaires. L’inflation a également augmenté dans la région, les hausses les plus marquées ayant été observées au Pakistan et au Bangladesh. Les Maldives ont fait exception, le pays étant en situation de déflation en avril 2026. Ces tendances montrent comment les chocs énergétiques se sont transformés en pressions macroéconomiques plus larges. 

Troisièmement, la région cherche à diversifier ses sources d’énergie au-delà du Golfe persique. L’Inde a élargi sa base d’importations de pétrole brut à plus de 40 pays. Le Bangladesh a également commencé à diversifier ses fournisseurs de carburants et ses voies d’importation, notamment par l’approvisionnement en pétrole brut provenant de l’Arabie saoudite et en produits pétroliers raffinés provenant de l’Inde. De même, le Pakistan a élargi ses sources d’approvisionnement afin d’y inclure l’Arabie saoudite, les États-Unis,la Russie et le Venezuela,, tandis que les Maldives ont sécurisé des approvisionnements en carburant au moyen d’arrangements d’exportation avec la Chine. Bien que ces changements signalent un rééquilibrage graduel des chaînes d’approvisionnement, le Golfe persique demeurera déterminant pour la sécurité énergétique de la région.  

Quatrièmement, les financements extérieurs et le soutien multilatéral sont devenus des éléments structurels de la gestion de crise. Le Bangladesh a cherché à obtenir des financements multilatéraux supplémentaires, notamment  7 G$ US de la Banque mondiale pour les importations d’énergie et l’approvisionnement en produits agroalimentaires essentiels. Le Pakistan a, pour sa part, compté sur son programme de soutien de 7 milliards de dollars américains du FMI à mesure que les pressions sur la balance des paiements se sont intensifiées. Le Sri Lanka a continué de dépendre de l’appui du FMI et de l’aide de la Banque asiatique de développement afin de stabiliser ses comptes extérieurs liés à l’énergie, tandis que le Népal a également reçu du financement du FMI dans le cadre de son programme actuel.  L’Inde, en revanche, s’est appuyée sur ses importantes réserves de change, la diversification de ses approvisionnements énergétiques et ses mesures de politique intérieure pour gérer le choc. Ces réponses variées ont mis en lumière l’importance des marges de manœuvre budgétaires et du financement extérieur pour amortir les chocs énergétiques. 

Cinquièmement, les engrais se sont imposés comme une vulnérabilité critique, quoique moins urgente dans l’immédiat. Environ un tiers du commerce maritime mondial d’engrais transite par le détroit d’Ormuz, et l’Asie du Sud demeure l’une des régions agricoles les plus intensives en engrais au monde. La saison du riz boro au Bangladesh et le cycle de plantation kharif  sont devenus des points de pression majeurs durant la seconde moitié de 2026. Si les chocs touchant le secteur de l’énergie ont dominé les réponses politiques immédiates, les conséquences sur la sécurité alimentaire sont devenues de plus en plus importantes et structurelles à long terme. 

L’Asie du Sud est entrée en 2026 avec des marges de manœuvre limitées pour absorber les chocs externes. La forte dépendance à l’égard des approvisionnements provenant du Golfe persique, auparavant considérée comme un arrangement rentable, s’est avérée constituer une vulnérabilité structurelle croissante dans un contexte de perturbations géopolitiques. La crise de 2026 n’est pas à l’origine de cette faiblesse, mais elle en a clairement révélé l’ampleur. 

Quel rôle le Canada pourrait-il jouer dans l’avenir énergétique de l’Asie du Sud à moyen et à long terme? 

Les pays d’Asie du Sud importent entre 60% et 100% de leurs besoins en pétrole et en gaz, ce qui les rend fortement dépendants du Golfe persique. La crise de 2026 a montré comment des perturbations régionales des marchés de l’énergie peuvent rapidement se transformer en pressions inflationnistes, en dépréciation monétaire, en baisse des réserves de change et en ralentissement de la croissance économique. Bien que les perturbations immédiates se soient atténuées, les répercussions sur la sécurité énergétique persisteront bien au-delà de la crise actuelle.  

C’est dans ce contexte que les infrastructures canadiennes d’exportation d’énergie en développement pourraient prendre une importance stratégique. L’installation de GNL Canada à Kitimat, en Colombie-Britannique, fonctionne déjà avec une capacité annuelle de 14 millions de tonnes. Sa deuxième phase pourrait doubler cette capacité pour la porter à 28 millions de tonnes par année d’ici le début des années 2030. Depuis la côte Ouest du Canada, les cargaisons de GNL peuvent atteindre l’Asie du Nord en environ dix jourspar des routes maritimes relativement stables qui évitent le détroit d’Ormuz  et d’autres passages stratégiques contestés.  

De même, les projets d’oléoducs vers la côte Ouest et l’expansion des capacités d’exportation visent à renforcer l’accès du Canada aux marchés indo-pacifiques par des routes ne passant pas par le détroit d’Ormuz. En parallèle, le secteur de la potasse de la Saskatchewan, déjà le plus important au monde, positionne le Canada comme un fournisseur potentiel d’engrais essentiels à un moment où les perturbations de l’approvisionnement en provenance du Golfe aggravent les vulnérabilités agricoles en Asie du Sud. 

Pour le Canada, la concrétisation de cette occasion dépendra moins de la disponibilité des ressources que de l’exécution. L’expansion des capacités portuaires, le renforcement de la connectivité ferroviaire et par oléoducs à l’échelle du pays, l’obtention d’approbations réglementaires en temps opportun et la conclusion d’accords d’enlèvement à long terme seront essentiels pour transformer ce potentiel en flux commerciaux durables. L’alignement stratégique est clair : le Canada cherche à diversifier ses marchés d’exportation, tandis que les économies d’Asie du Sud cherchent à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement énergétique. 

La crise de 2026 a créé une occasion modeste, mais réelle, pour le Canada de se positionner comme un partenaire économique et énergétique dans l’Indo-Pacifique. La capacité du Canada à la saisir dépendra de la rapidité avec laquelle il traduira ses intentions stratégiques en infrastructures, en ententes commerciales et en engagement soutenu dans la région. 

 

  • Révisé par : Erin Williams, directrice des programmes, et Ted Fraser, rédacteur en chef.

Tanya Dawar

Tanya Dawar est chercheuse au sein de l'équipe de l'Asie du Sud à la Fondation Asie-Pacifique du Canada. Elle est titulaire d’une maîtrise en politiques publiques et affaires mondiales de l’Université de la Colombie-Britannique, d’une maîtrise en économie de l’Indian Institute of Foreign Trade et d’un B.Sc. en sciences économiques. en mathématiques (avec distinction) de l'Université de Delhi. 

Les intérêts de recherche de Tanya comprennent le commerce international, les questions environnementales et la politique mondiale.

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