La décision du premier ministre Mark Carney de retenir l’entreprise allemande ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), en partenariat avec la Norvège, comme fournisseur de la prochaine flotte de sous-marins du Canada est l’un des choix d’approvisionnement en matière de défense les plus importants que le Canada ait faits depuis des décennies.
Elle façonnera la Marine royale canadienne, la posture arctique et maritime du Canada et les partenariats de défense et d’industrie du pays pendant une génération.
La décision, annoncée avant le départ de M. Carney pour le sommet annuel de l’OTAN, qui s’est tenu cette année à Ankara, est compréhensible et rappelle que le réflexe stratégique par défaut du Canada penche toujours fortement vers l’OTAN.
TKMS a proposé au Canada le sous-marin 212CD, mis au point en collaboration avec la Norvège, et a présenté des arguments solides sur l’interopérabilité, la réduction des risques de livraison et d’intégration, l’expérience de l’Arctique et de l’Atlantique Nord, ainsi que les avantages de travailler avec deux alliés de l’OTAN à un moment où le Canada est sous pression pour que la hausse de ses dépenses en défense se traduise par des capacités réelles.
Bien que l’annonce tant attendue de la soumission retenue constitue une partie importante de la question, elle n’en est justement qu’une partie. La compétition acharnée entre TKMS et l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean a également révélé à quel point le paysage stratégique du Canada a changé. Ce qui aurait pu être un approvisionnement transatlantique simple et sans contestation est devenu un choix sérieux entre un consortium européen de l’OTAN et une grande puissance industrielle de défense de l’Indo-Pacifique.
Le fait que cette décision n’ait pas été facile à prendre est en soi significatif. L’analyse comparative des deux soumissions leur donne depuis des mois une crédibilité et une légitimité égales. En soi, c’est un signal que le milieu canadien de la défense et de la sécurité a modifié l’écosystème d’approvisionnement du pays.
M. Carney lui-même l’a reconnu lors de l’annonce de lundi, soulignant que les deux soumissions étaient solides et que le choix était difficile, et il semblait sincère. Cette difficulté à faire un choix montre que l’engagement du Canada à l’égard de la région indo-pacifique ne se limite plus aux missions commerciales, à la présence diplomatique ou aux documents stratégiques. Elle commence à façonner des prises de décisions difficiles.
Le choix porté par le Canada sur TKMS ne doit donc pas être interprété comme un rejet de la Corée du Sud ou de l’Indo-Pacifique. M. Carney a explicitement souligné que la décision ne signalait pas une diminution de l’intérêt du Canada pour l’Indo-Pacifique. Elle se comprend mieux comme une décision qui reflète l’attrait constant de l’OTAN, les capacités dans l’Arctique, l’intégration transatlantique de la défense et de l’industrie et les risques liés à l’approvisionnement.
Ces facteurs sont réels. Le Canada a longtemps sous-investi dans la défense et doit maintenant agir rapidement pour développer des capacités que ses alliés reconnaîtront comme significatives. Une plateforme germano-norvégienne soutenue par deux partenaires de l’OTAN répond de manière convaincante à ce défi.
Le Canada a un besoin urgent de nouveaux sous-marins. La flotte actuelle de la classe Victoria a été achetée usagée au Royaume-Uni en 1998 et approche de la fin de sa vie utile.
Le Programme de sous-marins canadiens de patrouille vise à acquérir jusqu’à 12 sous-marins à propulsion conventionnelle, les quatre premiers devant être livrés d’ici le milieu des années 2030 pour éviter une interruption de capacité. Ottawa a clairement indiqué que la future flotte doit pouvoir être déployée dans l’Arctique, avec le rayon d’action, l’endurance, la furtivité et la persistance nécessaires pour naviguer sur les trois océans du Canada.
Ce n’est pas une capacité de niche. Les sous-marins sont essentiels à la souveraineté, à la dissuasion, à la collecte de renseignements et à la connaissance du domaine maritime. Pour un pays entouré des océans Atlantique, Pacifique et Arctique, et dont la souveraineté maritime est contestée, la capacité de défense sous-marine n’est plus une option. C’est un élément central de la sécurité nationale.
La décision est aussi à l’intersection du programme élargi de politique étrangère de M. Carney. Le Canada tente de rétablir sa crédibilité tout en diversifiant ses relations économiques et stratégiques. Ces efforts nécessitent une gouvernance d’État disciplinée qui relie l’approvisionnement en matière de défense, la politique industrielle, la sécurité énergétique, les partenariats technologiques et la diplomatie.
Dans ce cas-ci, les forces des deux finalistes étaient différentes. TKMS a fait ses preuves en tant que chef de file dans la construction de sous-marins conventionnels, de plateforme alignée sur l’OTAN et de soutien politique de l’Allemagne et de la Norvège. Sa soumission était conforme au message que M. Carney veut transmettre à l’OTAN, à savoir que le Canada prend au sérieux les capacités, le partage du fardeau, l’intégration entre défense et industrie et l’interopérabilité alliée.
Dans le cadre de la « géométrie variable » de M. Carney, les intérêts du Canada dans l’Atlantique, l’Arctique et le Pacifique se recoupent rapidement et de plus en plus. La Corée du Sud est au cœur de ces calculs.À un moment où le Canada s’efforce de démontrer que ses engagements en matière de dépenses de défense sont crédibles, l’offre germano-norvégienne a donné à Ottawa une réponse familière et stratégiquement compréhensible.
L’offre de Hanwha Ocean était différente. Sa proposition de sous-marins KSS-III mettait l’accent sur la portée, l’endurance, la rapidité de livraison, l’ambition industrielle et un partenariat stratégique plus large avec la Corée du Sud. Hanwha et le gouvernement sud-coréen ont mis sur pied une campagne exceptionnellement publique et ambitieuse selon les normes d’approvisionnement canadiennes.
Des représentants de la Corée du Sud se sont rendus à plusieurs reprises au Canada. Un sous-marin sud-coréen a traversé le Pacifique pour se rendre en Colombie-Britannique afin de montrer la portée technologique et opérationnelle du pays. Hanwha a fait beaucoup de publicité, établi des partenariats canadiens et formulé sa proposition non seulement comme une soumission de sous-marins, mais comme un partenariat économique et stratégique élargi.
Cette campagne a compté, et elle a certainement rendu le choix beaucoup plus difficile qu’il aurait été autrement. La soumission de Hanwha a montré que les partenaires indo-pacifiques du Canada sont prêts à rivaliser sérieusement pour attirer son attention stratégique. De nombreux Canadiens ont eu un aperçu du secteur de la défense de la Corée du Sud pour la première fois.
La Corée du Sud est déjà un partenaire majeur du Canada dans les domaines de la technologie, de l’automobile, de l’énergie et de l’industrie. Mais elle devient également l’un des plus importants exportateurs en matière de défense au monde, avec des forces dans la construction navale, les véhicules blindés, l’artillerie, les munitions, l’aérospatiale, les drones et la fabrication de pointe.
La campagne de Hanwha a contribué à modifier la vision qu’avaient les Canadiens de la Corée du Sud pour la faire passer de partenaire économique important à partenaire stratégique sérieux en matière de défense et d’industrie.
Ce changement ne doit pas être sous-estimé. Depuis des décennies, l’approvisionnement en matière de défense au Canada est principalement façonné par le cadre de l’Atlantique Nord : les États-Unis, le Royaume-Uni, l’OTAN et, plus récemment, certains partenaires européens.
Ces relations demeurent essentielles, mais elles ne suffisent plus. La base industrielle de défense dont le Canada a besoin ne sera pas construite uniquement par des relations transatlantiques. Elle nécessitera également des partenariats plus approfondis avec des partenaires indo-pacifiques de confiance, en particulier la Corée du Sud, le Japon et l’Australie.
L’environnement de sécurité du Canada n’est pas divisé clairement entre l’Atlantique, l’Arctique et le Pacifique, pas plus qu’il ne l’est entre la sécurité physique et économique. La guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, la modernisation militaire de la Chine, les programmes d’armement de la Corée du Nord, les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et la pression sur l’Arctique sont tous des indicateurs que l’environnement lié aux menaces est plus interrelié, dans un monde plus petit où les chocs sont partagés.
Dans le cadre de la « géométrie variable » de M. Carney, les intérêts du Canada dans l’Atlantique, l’Arctique et le Pacifique se recoupent rapidement et de plus en plus. La Corée du Sud est au cœur de ces calculs.
Le pays combine l’échelle industrielle, le raffinement technologique, l’alignement démocratique et la volonté de travailler avec des partenaires sur des projets concrets. Il est déjà profondément intégré aux chaînes d’approvisionnement mondiales dans les domaines des batteries, des semi-conducteurs, de l’automobile, de la construction navale et de la fabrication de pointe. C’est aussi un pays qui comprend la dissuasion, la gestion des alliances et l’urgence de la préparation à la défense. Pour le Canada, cette combinaison est très pertinente.
Le défi consiste maintenant à s’assurer que l’élan généré par la campagne de Hanwha ne se dissipe pas. L’appel passé par M. Carney au président coréen Lee Jae Myung, en fin de semaine, et son engagement à poursuivre les discussions à Ankara, en marge du sommet de l’OTAN, créent une occasion immédiate de transformer la déception suscitée par la décision sur les sous-marins en un programme plus large de défense et d’industrie.
Ottawa et Séoul devraient agir rapidement pour déterminer d’autres projets industriels de défense que les sous-marins : réparation et maintien des navires, connaissance du domaine maritime, technologies navales, véhicules blindés, munitions, systèmes de drones et de contre-drones, cybersécurité, applications de défense fondées sur l’IA et technologies adaptées à l’Arctique.
Le Canada devrait également continuer d’approfondir la coopération sur l’énergie et les minéraux critiques avec la Corée du Sud, notamment en ce qui concerne le gaz naturel liquéfié, l’uranium, l’hydrogène, les batteries et les chaînes d’approvisionnement sécurisées. L’objectif devrait être de passer d’un engagement épisodique à une filière d’initiatives bilatérales concrètes et continues.
La décision sur les sous-marins testait l’orientation stratégique changeante du Canada. La Corée du Sud ne l’a peut-être pas emporté cette fois, mais Hanwha et le gouvernement sud-coréen ont fait valoir leurs arguments, et Ottawa les a pris au sérieux.
Par-dessus tout, le processus a prouvé que l’Indo-Pacifique n’est plus périphérique aux choix importants du Canada. La région fait partie de la même carte stratégique.
Cet article a été publié pour la première fois dans Policy Magazine le 6 juillet 2026.