Le gouvernement fédéral devrait annoncer le soumissionnaire retenu pour le Programme de sous-marins canadiens de patrouille (PSCP) d’ici le début du mois de juillet. Cette décision concerne l’un des approvisionnements en matière de défense les plus importants du Canada et contribuera à définir l’orientation de son industrie de la défense pour les décennies à venir. Les deux soumissionnaires présélectionnés sont la société sud-coréenne Hanwha Ocean et l’entreprise allemande ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS).
Le PSCP vise à remplacer la flotte de quatre sous-marins vieillissants de la classe Victoria de la Marine royale canadienne (MRC) par un maximum de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle, dont un seul est actuellement opérationnel. La moitié d’entre eux seront déployés dans l’Atlantique et l’autre moitié dans le Pacifique. L’appel d’offres dépasse désormais largement le cadre des capacités militaires et fait l’objet d’une attention particulière à l’approche du sommet de l’OTAN qui débutera le 7 juillet. Les récentes déclarations de Stephen Fuhr, secrétaire d’État chargé de l’approvisionnement en matière de défense au Canada, laissent entendre que les deux propositions ont satisfait à toutes les exigences opérationnelles de la MRC, à la suite de l’évaluation technique. Si tel est le cas, le facteur décisif pourrait finalement résider dans la proposition qui offre les plus grands avantages économiques au Canada tout au long du cycle de vie des sous-marins et au-delà.
Cette rivalité directe a déjà largement dépassé les sous-marins eux-mêmes. Hanwha Ocean et TKMS ont toutes deux dévoilé des programmes économiques dépassant la valeur estimée du PSCP, pouvant atteindre 60 milliards $ CA, reflétant ainsi la Politique des retombées industrielles et technologiques (RIT). Alors que Hanwha a axé sa proposition sur des délais de livraison rapides et la localisation, TKMS a mis l’accent sur l’interopérabilité avec l’OTAN et une intégration plus poussée dans les réseaux industriels de défense européens.
L’intensité de la concurrence s’est manifestée la semaine dernière, lorsqu’un débat entre les deux entreprises s’est déplacé dans la sphère publique. Dans une publication sur LinkedIn, Philipp Schön, chef des ventes chez TKMS, a fait valoir que le programme proposé de sous-marins Type 212CD, développé conjointement par l’Allemagne et la Norvège, présentait des avantages grâce à une « langue de travail » commune et à un « écosystème culturel » partagé. Bien que M. Schön ait précisé par la suite que ses propos visaient à mettre en avant l’interopérabilité plutôt qu’à critiquer la Corée du Sud, cette publication a suscité des réactions de la part de Glenn Copeland, chef de la direction de Hanwha Defence Canada, qui a qualifié ce discours de « regrettable », et de Vina Nadjibulla, vice-présidente de la Fondation Asie Pacifique, qui a estimé qu’il était « inutile » d’aborder la concurrence dans le domaine des sous-marins sous l’angle de la langue et de la culture. Cet échange a démontré que le PSCP a évolué au-delà d’un processus traditionnel d’approvisionnement en matière de défense pour devenir une compétition plus large portant sur les futurs partenariats stratégiques et industriels du Canada dans le domaine de la défense.
À la veille de la décision concernant cet appel d’offres aux enjeux considérables, il est utile d’examiner en quoi les propositions de Hanwha Ocean et de TKMS reflètent deux visions différentes du partenariat, chacune offrant des avantages distincts pour les futures capacités maritimes du Canada, son industrie de la défense et ses intérêts stratégiques à long terme.
La proposition de Hanwha Ocean combine trois atouts clés : une plateforme éprouvée, un calendrier de livraison accéléré et un ensemble de mesures industrielles ambitieux. Sur le plan opérationnel, le sous-marin KSS-III lot 2 est déjà en construction : le premier navire a été mis à l’eau le 22 octobre 2025 et a fait l’objet d’une visite par le premier ministre Mark Carney lors de son séjour en Corée du Sud la semaine suivante. L’accostage récent du sous-marin KSS-III sur la côte pacifique du Canada a une fois de plus démontré les capacités opérationnelles à longue portée de ce navire ainsi que l’interopérabilité entre les marines canadienne et sud-coréenne. Hanwha a proposé de livrer le premier sous-marin d’ici 2032, quatre d’ici 2035 et la flotte complète de 12 unités d’ici 2043. Compte tenu du retrait prévu des sous-marins de classe Victoria entre 2036 et 2042, ce calendrier permettrait de réduire considérablement le risque d’une interruption des capacités sous-marines.
Au-delà de la capacité opérationnelle, Hanwha a présenté son offre comme un catalyseur du développement plus large de l’industrie de la défense du Canada. Grâce à une campagne promotionnelle dynamique menée tout au long du concours du PSCP, l’entreprise a mis sur pied un réseau de plus de 80 partenaires canadiens issus des milieux de l’industrie, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Hanwha estime qu’entre 2026 et 2044, sa proposition pourrait créer environ 500 000 emplois et contribuer à hauteur de plus de 120 milliards $ CA au PIB du Canada. Son projet d’investissement va bien au-delà de l’industrie de la défense et englobe la coopération énergétique grâce à l’augmentation des importations canadiennes de pétrole brut et de GNL, la production locale de matériel de défense grâce à des accords avec des partenaires tels que l’Association des fabricants de pièces automobiles et Algoma Steel, et le « Projet Beaver », dans le cadre duquel Hyundai Motor s’est engagée à produire des camions de transport de marchandises à hydrogène et à mettre en place l’infrastructure nécessaire au Canada.
La caractéristique la plus distinctive de la proposition de Hanwha est peut-être l’accent mis sur la localisation et la refonte de la chaîne d’approvisionnement. S’appuyant sur l’étroite coordination entre le gouvernement et le secteur industriel en Corée du Sud, Hanwha a présenté le PSCP comme une initiative soutenue par le gouvernement plutôt que comme un simple projet d’approvisionnement en matière de défense, comme en témoignent les visites au Canada du secrétaire d’État Kang Hoon-sik, en tant qu’envoyé spécial du président pour la coopération économique stratégique, à l’occasion de l’annonce de plusieurs initiatives industrielles de Hanwha liées à la soumission pour le PSCP. Cette proposition s’appuie sur les modèles de localisation adoptés par Hanwha en Australie dans le cadre du programme de partenariat relatif à l’obusier automoteur AS9 Huntsman et en Pologne dans le cadre du programme de partenariat relatif au lance-roquettes multiple HOMAR-K, où la production s’est progressivement orientée vers des fournisseurs et une fabrication locaux. S’il est mis en œuvre avec succès au Canada, le programme des sous-marins KSS-III pourrait, de manière similaire, aller au-delà de l’approvisionnement pour englober la production locale et le soutien à long terme et contribuer à la revitalisation des industries canadiennes de la construction navale et de la fabrication.
L’offre de Hanwha se heurte à un défi majeur, car le PSCP marquerait la première exportation du navire KSS-III. Pour Hanwha, remporter le PSCP représenterait donc non seulement un succès commercial, mais aussi une occasion de s’imposer comme un partenaire de défense à long terme au sein de l’écosystème maritime de l’OTAN par l’intermédiaire du Canada, tout comme ses systèmes de défense terrestres ont pris pied sur le marché européen grâce à la Pologne.
En revanche, TKMS a mis l’accent sur l’optimisation pour l’Arctique, l’interopérabilité avec l’OTAN et l’intégration dans les réseaux industriels de défense européens comme principaux atouts de sa proposition. Sur le plan opérationnel, le Type 212CD a été conçu conjointement par l’Allemagne et la Norvège spécialement pour les opérations dans les eaux nordiques. Sa coque extérieure en forme de losange vise à améliorer la manœuvrabilité et la navigation sous la glace, tandis que l’utilisation d’acier Amanox non magnétique offre une meilleure résistance aux températures extrêmement froides et à la corrosion par l’eau de mer. TKMS bénéficie également de plusieurs décennies d’intégration opérationnelle au sein des marines alliées, notamment grâce au système de gestion de combat ORCCA. En tant que fournisseur d’environ 70 % de la flotte sous-marine de l’OTAN, l’Allemagne tire parti de plusieurs décennies d’intégration dans les concepts alliés en matière de formation, de logistique et d’opérations. Si TKMS remportait cet appel d’offres, les flottes combinées de l’Allemagne, de la Norvège et du Canada compteraient 24 sous-marins et il y aurait également des avantages potentiels liés à un éventuel partage de renseignements entre ces trois alliés de l’OTAN.
Le programme économique proposé par TKMS devrait contribuer jusqu’à 86 milliards $ CA au PIB du Canada et créer plus de 650 000 emplois tout au long du cycle de vie du programme de sous-marins. Le gouvernement allemand, habituellement réticent à promouvoir les exportations dans le domaine de la défense, a exprimé son soutien explicite à l’offre de TKMS. Consciente que le Canada aura du mal à mettre en place l’infrastructure maritime nécessaire d’ici le début des années 2030, lorsque les sous-marins de classe Victoria seront retirés du service, la Norvège a proposé au Canada de s’inspirer de la conception de son installation de maintenance des sous-marins pour en construire une similaire. Dans la perspective du type d’infrastructure sous-marine que le Canada devra développer, le premier ministre Mark Carney a visité l’installation de construction de sous-marins de TKMS à Kiel lors de sa visite en Allemagne en août 2025.
Bien que l’offre de TKMS prévoie moins de partenariats proposés au Canada que celle de Hanwha, TKMS a mis l’accent sur la qualité de ces partenariats. D’un point de vue industriel, la proposition de l’Allemagne offre au Canada un meilleur accès aux réseaux industriels de défense et aux mécanismes d’approvisionnement européens bien établis. À l’aide de son Écosystème canadien d’innovation en matière de défense et de double usage (ECIDD), TKMS s’est engagée à effectuer un transfert de technologie important en établissant des partenariats avec des universités, des institutions de recherche, des organisations autochtones et des entreprises canadiennes afin de renforcer les capacités de défense souveraines, de préserver la propriété intellectuelle et de diversifier le bassin de talents du Canada en matière de défense.
La proposition allemande tire également parti du fait que le Canada a récemment adhéré au programme « Agir pour la sécurité de l’Europe » (SAFE) de l’Union européenne, ce qui fait du Canada le seul participant non membre de l’UE à cette initiative de financement de la défense d’une valeur de 150 milliards d’euros (243 milliards $ CA) soutenant les approvisionnements conjoints et la coopération industrielle. Cet aspect offre au Canada l’occasion d’approfondir sa coopération industrielle en matière de défense à long terme avec l’Europe, au moment même où Ottawa cherche à diversifier ses partenariats de sécurité au-delà des États-Unis.
L’offre allemande se heurte à un obstacle opérationnel, dans la mesure où le Type 212CD n’est pas encore entré en service et en est encore aux premières étapes de sa production. Afin de répondre aux préoccupations concernant les délais de livraison, l’Allemagne s’est engagée à accélérer les livraisons au Canada en réaffectant des sous-marins provenant de commandes navales allemandes et norvégiennes existantes, s’engageant à livrer quatre sous-marins d’ici 2036. De plus, TKMS a récemment connu des pressions à court terme sur ses flux de trésorerie, ce qui soulève des questions quant à sa capacité à gérer simultanément plusieurs programmes navals de grande envergure. Bien que son carnet de commandes soit bien rempli, l’entreprise doit également composer avec d’importants paiements anticipés pour des projets en cours.
Le PSCP est devenu autant un choix géopolitique qu’une décision d’approvisionnement en matière de défense. Cette décision indiquera comment le Canada entend poursuivre son objectif plus large de renforcement de ses capacités souveraines, ainsi que la priorité qu’il accorde à l’approfondissement de ses liens de sécurité transatlantiques par rapport au renforcement de son engagement en matière de sécurité dans la région indo-pacifique. L’attention politique croissante suscitée par cet appel d’offres, notamment le soutien public du Royaume-Uni à Hanwha Ocean, reflète l’importance plus large accordée à ce projet.
Quelle que soit la proposition retenue, le succès à long terme du PSCP dépendra en fin de compte de la capacité du Canada à tirer le meilleur parti des occasions stratégiques et industrielles découlant de cet approvisionnement. Que ce soit au moyen du modèle de localisation de Hanwha ou de l’intégration de TKMS dans les réseaux industriels de défense européens, Ottawa doit transformer cet approvisionnement en une capacité souveraine durable. Pour ce faire, il faudra investir de façon soutenue dans les fournisseurs canadiens, la formation et le perfectionnement de la main-d’œuvre, les partenariats de recherche et l’infrastructure industrielle, afin de garantir que le transfert de technologie et la production nationale s’étendent bien au-delà de la phase initiale d’approvisionnement. En fin de compte, le succès du PSCP ne se mesurera pas seulement au nombre de sous-marins acquis, mais aussi à la capacité du Canada à transformer ce projet en emplois spécialisés, en chaînes d’approvisionnement nationales plus solides et en capacités industrielles durables susceptibles d’accroître son potentiel d’exportation tant sur les marchés de la région indo-pacifique que sur les marchés européens.