La remise à neuf des relations du Canada avec la Chine s’annonce plus ardue que jamais

Xi Jinping during Russian-Chinese talks
Le secrétaire général du Parti communiste chinois Xi Jinping durant les pourparlers sino-russes le 8 mai 2025 | Photo : www.kremlin.ru, via Wikimedia Commons

La National Security Strategy du président américain Donald Trump, annoncée le 4 décembre, impose de nouvelles contraintes aux politiques canadiennes envers la Chine, précisément au moment où le Canada cherche à stabiliser ses relations avec Beijing. Elle marque un tournant décisif dans la perception qu’a Washington de la Chine, de ses alliés et de son voisinage. Pour un pays comme le Canada, dont l’économie et la stratégie sont liées aux États-Unis, elle façonnera les limites de ce qui est possible dans nos politiques envers la Chine et notre engagement en Indo-Pacifique.

La stratégie frappe non seulement par son ton, mais aussi par son contenu. Elle écarte le langage habituel de promotion de la démocratie et des valeurs universelles au profit d’une politique étrangère ancrée dans les intérêts nationaux, les capacités de gouvernance économique et les sphères d’influence. Elle présente cinq grandes priorités américaines, allant de la sécurisation de l’hémisphère occidental à la garantie de la domination technologique américaine. Toutes reflètent une vision du monde définie par la concurrence géopolitique, la stratégie industrielle et un « réalisme flexible ». Il s’agit d’un éloignement marqué des politiques étrangères universalistes fondées sur les valeurs, vers un cadre privilégiant la compétition plutôt que la coopération, la souveraineté plutôt que le multilatéralisme, et les avantages stratégiques plutôt que les objectifs normatifs.

Pour le Canada, ces changements sont majeurs. Ils redéfinissent l’environnement stratégique dans lequel le premier ministre Mark Carney cherche à recalibrer les relations du Canada avec la Chine et à diversifier ses partenariats en Indo-Pacifique. 

La première conséquence est que l’espace pour stabiliser les relations avec la Chine s’est considérablement rétréci. Les récents signaux d’Ottawa – visant une meilleure prévisibilité, une expansion du commerce autant que possible et une coopération dans des secteurs comme le changement climatique et l’agroalimentaire – se heurtent désormais à la vision de la Maison-Blanche, qui considère l’influence chinoise n’importe où dans l’hémisphère comme un risque stratégique. Même un modeste engagement canadien avec la Chine risque d’être jugé non pas sur ses mérites, mais sur la façon dont il sera interprété à Washington, dans un cadre conçu pour « réduire progressivement l’influence des puissances adverses ». 

La stratégie de Trump va plus loin, soulignant les efforts du gouvernement américain pour cartographier la présence chinoise dans les biens stratégiques de l’ensemble de l’hémisphère, y compris les ports, les infrastructures énergétiques et les chaînes d’approvisionnement critiques. Des décisions que le Canada prenait jusqu’ici selon une optique interne et commerciale seront de plus en plus scrutées sous l’angle des implications géopolitiques, particulièrement alors que le Canada cherche à renouveler l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) et fait face à des pressions de plus en plus intenses pour s’aligner sur les priorités américaines en matière de sécurité et d’industrie. 

La deuxième implication concerne la place centrale de la sécurité économique et technologique dans la grande stratégie de sécurité des États-Unis. La Chine n’est pas présentée principalement comme un adversaire idéologique, mais comme un concurrent économique et technologique. La stratégie demande aux partenaires de s’aligner sur les politiques économiques et de sécurité des États-Unis, depuis la restructuration des chaînes d’approvisionnement et la lutte contre la surcapacité industrielle de la Chine jusqu’à l’harmonisation des contrôles à l’exportation et des normes technologiques.

Pour le Canada, les conséquences sont immédiates. Plusieurs secteurs où Ottawa voit des occasions de collaboration avec Pékin – notamment les technologies propres, l’agroalimentaire, les ressources naturelles et les investissements entrants – recoupent désormais des domaines que Washington considère comme sensibles sur le plan stratégique. Même un engagement commercial raisonnable avec la Chine pourrait être interprété comme une divergence stratégique, à moins d’être calibré avec beaucoup de prudence.

La troisième implication touche l’engagement plus large du Canada dans l’Indo-Pacifique.  Washington voit désormais la région comme un théâtre où se joue l’équilibre des pouvoirs avec la Chine et s’attend à ce que ses alliés, dont le Canada, jouent un rôle plus actif dans cet effort. En résumé, les États-Unis souhaitent un front coordonné dans l’Indo-Pacifique, et non un assemblage hétéroclite d’approches nationales. Reste à savoir si Washington pourra bâtir et maintenir une telle coalition tout en imposant par ailleurs des tarifs douaniers aux économies alliées.

Pour le Canada, cela signifie que notre engagement régional sera de plus en plus évalué en termes géopolitiques. Plusieurs de nos initiatives actuelles – notamment la surveillance du domaine maritime avec les Philippines, la coopération en cybersécurité avec la Malaisie, le resserrement des liens avec le Japon et la Corée du Sud, ainsi que les partenariats dans le domaine des minéraux critiques – prennent une dimension stratégique accrue. Toutes ces initiatives servent l’intérêt du Canada, mais elles constituent aussi des signaux visibles d’alignement à un moment où Washington observe de très près. Elles peuvent contribuer à renforcer la marge de manœuvre du Canada dans ses négociations plus larges avec les États-Unis, notamment sur l’ACEUM et sur les politiques industrielles transfrontalières. 

Pour la suite, Ottawa devra concilier trois objectifs : gérer une relation de plus en plus complexe avec les États-Unis, stabiliser les liens avec la Chine dans la mesure du possible et soutenir un système commercial ouvert tout en préservant la sécurité nationale et économique. Atteindre cet équilibre exigera une gouvernance plus réfléchie, capable d’anticiper les pressions concurrentes de Washington et de Pékin, de protéger l’autonomie politique du Canada et de consolider les partenariats qui élargissent ses options stratégiques. Le chemin est plus étroit, mais des choix bien pesés peuvent encore façonner notre positionnement dans un monde de plus en plus contesté.

Cet article a été publié dans The Hill Times  le 11 décembre 2025. 

Vina Nadjibulla

Vina Nadjibulla s’est jointe à la Fondation Asie Pacifique du Canada (FAP Canada) à titre de vice-présidente, Recherche et Stratégie, en novembre 2023.

À ce poste, elle dirige les travaux de recherche, les activités de politique publique et les programmes de l’organisation liés à l’engagement du Canada dans l’Indo-Pacifique. Elle supervise notamment l’agenda de recherche de la FAP Canada ainsi que ses programmes phares, incluant les bourses de recherche et les initiatives de renforcement des capacités, les dialogues semi-officiels et parallèles, et les partenariats à travers l’Asie. Elle joue un rôle central dans l’orientation stratégique de la Fondation, le renforcement de son impact en matière de politique publique, et l’expansion de sa présence et de ses réseaux dans l’Indo-Pacifique.

Vina Nadjibulla est une commentatrice régulière des politiques étrangères canadiennes et des affaires indo-pacificques. Elle possède une expertise particulière en sécurité économique, concurrence entre grandes puissances et évolution des relations du Canada avec la Chine et l’Inde. Ses travaux visent à faire avancer l’agenda de diversification du Canada, à renforcer les partenariats stratégiques dans la région et à naviguer à l’intersection du commerce, de la sécurité et des technologies émergentes.

Fort de plus de vingt ans d’expérience en sécurité internationale et en diplomatie, Vina a travaillé avec des gouvernements, des organisations internationales, des centres de réflexion et des institutions philanthropiques en Amérique du Nord, en Asie et en Asie centrale. Ses activités ont couvert la résolution de conflits, les droits de la personne, la gestion des risques stratégiques et la diplomatie multilatérale.

Vina est professeure adjointe à la School of Public Policy and Global Affairs de l’Université de la Colombie-Britannique et chercheuse principale au Soufan Center. Elle détient une maîtrise en affaires internationales de l’Université Columbia. Citoyenne canadienne, elle est née dans l'ex-Union soviétique, a grandi en Afghanistan et a effectué ses études aux États-Unis. Vina parle couramment l’anglais, le russe et le farsi.

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