Avec la visite de Ferdinand Marcos Jr., la diplomatie des puissances moyennes de Mark Carney trouve son aboutissement

Philippines’ President Ferdinand Marcos Jr. in Tokyo in 2026
Ferdinand Marcos Jr., président des Philippines, lors d’une conférence de presse à Tokyo, au Japon, le jeudi 28 mai 2026. | Photo : Rodrigo Reyes Marin/Zuma Press/Bloomberg gracieuseté de Getty Images

Le président philippin Ferdinand Marcos Jr. se rendra à Vancouver le 1er juillet pour une visite de quatre jours, soit la première visite d’un chef d’État des Philippines au Canada en 11 ans. Plus qu’une simple étape importante dans les relations bilatérales, ce sera le signe le plus clair à ce jour que la diplomatie du premier ministre Mark Carney pour l’Indo-Pacifique commence à porter ses fruits.

M. Carney a parcouru l’Asie afin de rétablir des relations tendues, de renforcer les liens avec des partenaires de confiance et de positionner le Canada au sein d’un réseau plus large de puissances moyennes. La diplomatie étrangère ne représente toutefois que la moitié du défi. La pertinence stratégique du Canada dépend également de la volonté des autres dirigeants d’investir du capital politique en s’y rendant.

M. Marcos pourrait bien être le premier d’une série de dirigeants asiatiques à le faire, le premier ministre indien Narendra Modi et la première ministre japonaise Sanae Takaichi faisant partie des invités prévus cet automne.

Les Philippines constituent un point de départ important, car c’est sans doute là que la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique a eu la plus grande incidence.

Depuis le lancement de cette stratégie en 2022, une relation qui reposait autrefois principalement sur des liens interpersonnels profonds s’est élargie pour prendre la forme d’un partenariat plus significatif, couvrant les domaines du commerce, de l’investissement, de l’énergie, de la sécurité maritime, de la cybersécurité et de la défense.

Près d’un million de Canadiens d’origine philippine continuent de constituer le pilier de cette relation, tandis que le renforcement des partenariats économiques et de défense lui confère un poids stratégique accru.

Ce partenariat repose également sur une volonté commune de disposer d’une plus grande autonomie et d’un plus grand libre arbitre dans un monde de plus en plus dangereux. Bien que les Philippines demeurent un allié des États-Unis, alliance entérinée par un traité, elles cherchent à élargir leur cercle de partenaires dans les domaines de l’économie, de la défense et de la sécurité.

Le Canada reste étroitement lié aux États-Unis, mais il s’efforce lui aussi de réduire sa dépendance envers un seul pays et de tisser des liens plus solides avec d’autres pays. Les deux nations sont vulnérables aux chocs économiques extérieurs, à l’utilisation des chaînes d’approvisionnement à des fins stratégiques et à la pression croissante exercée sur leur souveraineté nationale, ce qui en fait de parfaits partenaires au sein du type de coalitions concrètes et ciblées que la diplomatie des puissances moyennes de M. Carney vise à mettre en place.

C’est dans le domaine de la défense et de la sécurité que ces relations ont progressé le plus rapidement. Le Canada et les Philippines ont signé un protocole d’accord de coopération en matière de défense en 2024, suivi en 2025 d’un accord sur le statut des forces armées de pays étrangers, le premier conclu par le Canada avec un pays de la région indo-pacifique. Cet accord établit le cadre juridique permettant aux forces armées des deux pays de s’entraîner et de mener des opérations sur le territoire de l’autre.

En 2026, l’effectif canadien est passé pour la première fois du statut d’observateur à celui de participant actif au plus grand exercice militaire annuel des Philippines, le Balikatan.

Au début du mois, le secrétaire philippin à la Défense, Gilberto Teodoro, est devenu le premier ministre de la Défense philippin à se rendre au Canada. Au cours de sa visite, les deux pays ont signé un accord de soutien logistique mutuel et une déclaration d’intention définissant une feuille de route aux fins de renforcement de la coopération en matière de sécurité maritime, d’exercices conjoints et d’industrie de la défense.

La valeur de ces accords réside dans leurs effets concrets. En effet, ils renforcent l’interopérabilité, élargissent les relations de Manille en matière de sécurité et démontrent que le Canada est en mesure d’apporter une contribution utile dans les domaines maritime, de la cyberrésilience, de la formation et de la logistique.

Le Programme de détection des navires clandestins du Canada, qui aide les autorités philippines à identifier les navires se livrant à des activités illégales ou non déclarées, correspond précisément au type de contribution spécialisée dont les partenaires régionaux ont besoin.

Cette coopération revêt également une portée plus large. Les Philippines sont confrontées à une pression persistante de la Chine en mer de Chine méridionale, et la visite de M. Marcos tombe tout juste avant le 10anniversaire de la décision rendue en 2016 par la Cour permanente d’arbitrage, qui a rejeté le fondement juridique des revendications maritimes expansionnistes de Beijing.

Le Canada a toujours soutenu les Philippines dans la défense de leurs revendications au titre de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer et manifeste un intérêt direct pour la liberté de navigation et la stabilité des voies maritimes dont dépend le commerce mondial. Le renforcement des capacités des Philippines n’est donc pas qu’un simple geste de solidarité lointaine; il s’agit d’un investissement dans l’ordre régional qui sous-tend la prospérité du Canada.

La coopération en matière de sécurité a peut-être progressé le plus rapidement, mais ce sont les aspects économiques qui détermineront en fin de compte si ce partenariat plus large s’avérera durable. Le commerce bilatéral de marchandises a atteint 3,4 milliards de dollars en 2025, tandis que les investissements directs canadiens aux Philippines ont augmenté de plus de 40 %. Ces chiffres témoignent d’une dynamique positive, mais ils restent modestes au regard de l’ampleur des possibilités.

La solidité de cette relation dépendra non seulement de la défense, de l’énergie et des infrastructures, mais aussi des personnes qui relient les deux pays. La communauté philippino-canadienne constitue un socle de confiance, de savoir-faire et de relations commerciales que le Canada devrait considérer comme un atout stratégique.

Les négociations relatives aux accords de libre-échange entre le Canada et les Philippines, d’une part, et entre le Canada et l’ANASE, d’autre part, devraient aboutir cette année, sous la présidence philippine de l’ANASE, ce qui offrira l’occasion de renforcer les liens économiques et d’inscrire les relations bilatérales dans un cadre économique régional plus large.

Toutefois, ces nouveaux cadres commerciaux n’auront d’intérêt que s’ils permettent de stimuler les investissements, les échanges et l’activité commerciale. L’adhésion récente du Canada au Partenariat du corridor économique de Luzon offre au pays une voie lui permettant de passer de la bonne volonté politique à des projets concrets.

Lancé par les Philippines, le Japon et les États-Unis, ce partenariat a pour objectif de mobiliser des investissements dans les transports, les ports, les énergies propres, la connectivité numérique et la fabrication de pointe.

La contribution initiale du Canada, à savoir 2 millions de dollars sous forme d’assistance technique, est modeste, mais sa valeur pourrait dépasser largement ce montant si elle permet de mettre en relation les financements canadiens, les capitaux de prévoyance ainsi que l’expertise du secteur privé et les projets élaborés aux côtés de partenaires de confiance.

Le premier forum des investisseurs du corridor, qui se tiendra à Manille les 10 et 11 septembre, sera l’occasion de mettre cette promesse à l’épreuve. De plus, son volet consacré aux énergies propres mettra directement en évidence le domaine dans lequel la coopération bilatérale est aujourd’hui la plus urgente.

En mars, les Philippines sont devenues le premier pays au monde à déclarer l’état d’urgence énergétique nationale en réaction à la guerre en Iran, après que ce conflit a perturbé les chaînes d’approvisionnement, fait grimper le prix des carburants et mis en évidence la forte dépendance du pays à l’égard du pétrole importé.

Le Canada peut contribuer à réduire cette vulnérabilité à long terme en devenant un partenaire fiable en matière de diversification dans les secteurs du pétrole et du gaz naturel liquéfié, de l’uranium et de la coopération nucléaire civile, des minéraux critiques, de la modernisation du réseau électrique et des infrastructures énergétiques résilientes. L’énergie figure parmi les leviers les plus évidents de l’influence du Canada dans la région.

M. Marcos devrait participer à un dialogue bilatéral sur l’énergie au cours de cette visite, ce qui représente une première étape opportune. Les deux gouvernements auraient tout intérêt à s’appuyer sur cette initiative pour élaborer une feuille de route en matière de sécurité énergétique qui définit les projets prioritaires, les outils de financement et le calendrier.

Un approvisionnement énergétique fiable et abordable est essentiel pour permettre aux Philippines de concrétiser leurs ambitions dans les secteurs du traitement des minéraux, des centres de données et de la fabrication de pointe. C’est pourquoi un partenariat renforcé avec le Canada revêt une importance capitale tant pour leur développement économique que pour leur sécurité énergétique.

Pourtant, la solidité de cette relation dépendra non seulement de la défense, de l’énergie et des infrastructures, mais aussi des personnes qui relient les deux pays. La communauté philippino-canadienne constitue un socle de confiance, de savoir-faire et de relations commerciales que le Canada devrait considérer comme un atout stratégique.

Lors de ses rencontres avec M. Marcos, M. Carney devrait tirer parti de cet atout en œuvrant en faveur d’une mobilité plus prévisible de la main-d’œuvre, de protections renforcées pour les travailleurs temporaires philippins, d’une meilleure reconnaissance des compétences et des titres, ainsi que de partenariats plus étroits dans les domaines du tourisme et de l’éducation.

Une politique étrangère qui prône la résilience à l’étranger doit également faire preuve d’équité envers les citoyens qui soutiennent ces relations au pays.

La visite de M. Marcos devrait permettre d’élever les relations entre le Canada et les Philippines au rang de partenariat stratégique; elle s’accompagnera d’accords dans les domaines de l’énergie et du tourisme ainsi que d’une série de protocoles d’entente commerciaux. Cette désignation permettrait aux deux pays, dont les relations sont déjà en évolution, de passer de la bonne volonté à une coopération concrète.

Mais sa véritable valeur se mesurera à l’aune de ce qui en découlera : une intensification du commerce et des investissements, un renforcement des liens dans les domaines de l’énergie et de la sécurité ainsi qu’une mobilité plus équitable et plus prévisible.

La diplomatie des puissances moyennes de M. Carney repose sur un argument convaincant : le Canada peut renforcer sa souveraineté et sa résilience économique en formant des coalitions qui se recoupent avec des pays partageant des intérêts précis, même s’ils ne sont pas d’accord sur tous les points.

Les Philippines représentent une première occasion de mettre cette proposition à l’épreuve et de déterminer si elle peut déboucher sur des résultats concrets.

Si Ottawa parvient à tirer de cette visite des avantages économiques et stratégiques durables, cela démontrera que la diplomatie des puissances moyennes peut aller au-delà de la simple diversification des relations du Canada. Autrement dit, qu’elle peut élargir les options dont dispose le Canada, renforcer sa capacité d’action et lui offrir une plus grande marge de manœuvre dans un monde de plus en plus dangereux.

C’est ainsi que la diplomatie indo-pacifique du Canada trouve son aboutissement.

Cet article a été publié pour la première fois dans Policy Magazine le 29 juin 2026.

Vina Nadjibulla

Vina Nadjibulla s’est jointe à la Fondation Asie Pacifique du Canada (FAP Canada) à titre de vice-présidente, Recherche et Stratégie, en novembre 2023.

À ce poste, elle dirige les travaux de recherche, les activités de politique publique et les programmes de l’organisation liés à l’engagement du Canada dans l’Indo-Pacifique. Elle supervise notamment l’agenda de recherche de la FAP Canada ainsi que ses programmes phares, incluant les bourses de recherche et les initiatives de renforcement des capacités, les dialogues semi-officiels et parallèles, et les partenariats à travers l’Asie. Elle joue un rôle central dans l’orientation stratégique de la Fondation, le renforcement de son impact en matière de politique publique, et l’expansion de sa présence et de ses réseaux dans l’Indo-Pacifique.

Vina Nadjibulla est une commentatrice régulière des politiques étrangères canadiennes et des affaires indo-pacificques. Elle possède une expertise particulière en sécurité économique, concurrence entre grandes puissances et évolution des relations du Canada avec la Chine et l’Inde. Ses travaux visent à faire avancer l’agenda de diversification du Canada, à renforcer les partenariats stratégiques dans la région et à naviguer à l’intersection du commerce, de la sécurité et des technologies émergentes.

Fort de plus de vingt ans d’expérience en sécurité internationale et en diplomatie, Vina a travaillé avec des gouvernements, des organisations internationales, des centres de réflexion et des institutions philanthropiques en Amérique du Nord, en Asie et en Asie centrale. Ses activités ont couvert la résolution de conflits, les droits de la personne, la gestion des risques stratégiques et la diplomatie multilatérale.

Vina est professeure adjointe à la School of Public Policy and Global Affairs de l’Université de la Colombie-Britannique et chercheuse principale au Soufan Center. Elle détient une maîtrise en affaires internationales de l’Université Columbia. Citoyenne canadienne, elle est née dans l'ex-Union soviétique, a grandi en Afghanistan et a effectué ses études aux États-Unis. Vina parle couramment l’anglais, le russe et le farsi.

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