Pourquoi les cybercriminels nord-coréens exploitant l’IA ciblent-ils le Canada

North Korea flag on cybercrime illustration

À retenir :

La Corée du Nord utilise l’intelligence artificielle pour automatiser l’analyse de données volées, générer du matériel d’hameçonnage persuasif, accélérer le développement de logiciels malveillants et dissimuler l’identité de ses réseaux de cybercriminels. Ces tactiques, ainsi que les technologies qui les soutiennent, accentuent les menaces qui pèsent sur le Canada et sur d’autres États vulnérables de l’Indo-Pacifique. 

Les cyberattaques nord-coréennes assistées par l’IA, largement motivées par des gains financiers, ciblent de plus en plus les cryptomonnaies. À mesure que Pyongyang perfectionne son utilisation de l’IA générative pour cibler les secteurs hautement interconnectés de la finance, des technologies, de la recherche et des infrastructures essentielles, le Canada devra renforcer sa collaboration internationale, notamment avec le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis, qui sont eux aussi fréquemment ciblés par des cybercriminels soutenus par la Corée du Nord.

En bref :

  • Le 10 août 2026, Genians, une entreprise sud-coréenne de cybersécurité, a signalé que Kimsuky, un groupe de pirates informatiques lié à la Corée du Nord, aurait mis au point et utilisé des systèmes d’IA administrés localement afin d’analyser des données volées et de créer des campagnes d’arnaque plus sophistiquées. Cette information laisse entrevoir un passage de l’utilisation relativement simple de l’IA générative pour créer du contenu trompeur à une intégration plus poussée de l’IA dans des opérations cybernétiques plus larges, notamment l’analyse de données, l’automatisation des attaques et le développement de logiciels malveillants. 
     
  • La Corée du Nord recourt au vol de cryptomonnaies parce qu’il lui procure directement des devises étrangères pour financer un régime soumis à de lourdes sanctions. En 2025, des agents nord-coréens auraient volé environ 2,02 G$ US en cryptomonnaies. Au cours de la première moitié de 2026, seulement deux attaques également attribuées à la Corée du Nord auraient entraîné des pertes totalisant 500 M$ US. Alors que Pyongyang demeure confrontée à des sanctions économiques, les retombées de la cybercriminalité dépassent largement ses coûts. Les actifs volés contribueraient, selon certaines estimations, à financer entre le tiers et la moitié du budget annuel du pays.. Cet écosystème de cybercriminalité soutenu par l’État, en pleine expansion, génère des revenus illicites pour le régime afin d’appuyer des objectifs stratégiques et militaires qui vont à l’encontre des intérêts du Canada. 
     
  • L’IA complique la détection des activités cybercriminelles La Corée du Nord utilise des identités volées pour créer des profils numériques crédibles et obtenir des emplois à distance au sein d’entreprises étrangères. Cette stratégie lui permet de générer des revenus illicites et, potentiellement, d’acquérir un accès interne aux systèmes d’entreprise. Des outils d’IA, notamment ceux permettant de produire des curriculums vitæ, de modifier ou de manipuler des images et de transformer la voix, renforcent l’apparence de crédibilité de ces fausses identités. L’IA permet non seulement aux travailleurs nord-coréens du secteur des technologies de l’information de produire davantage de contenu numérique professionnel et convaincant, mais elle fait aussi en sorte que ces activités criminelles s’intègrent de plus en plus aux écosystèmes technologiques légitimes. Leur détection devient donc plus difficile. 
     
  • Le 31 juillet, le Canada s’est joint, pour la première fois, à dix partenaires aux vues similaires — l’Australie, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, le Royaume-Uni et les États-Unis — dans une déclaration conjointe avertissant que des professionnels nord-coréens des technologies de l’information utiliseraient de fausses identités, des intermédiaires établis dans des pays tiers et même des « fermes d’ordinateurs portables » afin d’obtenir des emplois à l’étranger destinés à financer les programmes d’armement illicites du régime. Cette déclaration, publiée peu après la révélation du FBI au sujet d’une enquête en cours portant sur des travailleurs nord-coréens des technologies de l’information, constitue vraisemblablement un effort du Canada pour s’aligner sur la déclaration publiée en août 2025 par les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud. Elle reflète également le développement de la coopération du Canada en matière de cybersécurité avec le Japon et la Corée du Sud

Implications :

Pour le Canada, les cibles de la cybercriminalité nord-coréenne assistée par l’IA s’étendent des organismes gouvernementaux aux entreprises et aux acteurs du secteur privé qui détiennent des actifs numériques de grande valeur. Les entreprises canadiennes peuvent aussi être ciblées indirectement par l’intermédiaire de leurs fournisseurs de services, de leurs employés, de leurs services infonuagiques, de leurs dépendances logicielles ou de fournisseurs tiers de technologies. 

L’utilisation récente de stratagèmes de falsification pendant les phases de recrutement et d’entrevue est particulièrement préoccupante pour le secteur canadien des technologies de pointe, en croissance rapide, ainsi que pour sa main-d’œuvre internationale. À titre d’exemple, en 2025, l’architecte canadien Stephen Mauro ignorait qu’un travailleur nord-coréen des TI, travaillant à distance sous une fausse identité, avait utilisé son sceau professionnel pour offrir des services par l’intermédiaire d’une entreprise tierce. Les renseignements sur ses titres de compétence professionnelle auraient été utilisés de façon abusive. D’autres chercheurs en ligne ont également révélé que des agents nord-coréens auraient utilisé ChatGPT dans le cadre d’un projet canadien de génie civil afin d’obtenir de l’aide sur les codes de projet canadiens de génie civil. Ces exemples montrent comment les stratagèmes de travailleurs nord-coréens des TI peuvent exploiter des identités canadiennes et des relations d’emploi légitimes.

L’IA permet à la Corée du Nord de surmonter certaines contraintes de longue date, notamment sa présence limitée à l’étranger et les barrières linguistiques. La réponse du Canada doit tenir compte de cette nouvelle réalité. Alors que les mesures classiques de cybersécurité mettent l’accent sur la protection des systèmes et des infrastructures au moyen d’outils tels que les réseaux privés virtuels (RPV) et les mots de passe robustes, les cybercriminels qui exploitent l’IA misent de plus en plus sur l’ingénierie sociale. L’ingénierie sociale consiste à obtenir des renseignements confidentiels ou un accès à des systèmes en manipulant des utilisateurs légitimes. Elle repose notamment sur l’usurpation d’identité, la tromperie et l’hameçonnage, afin de rendre une fausse identité ou une demande frauduleuse plus crédible. Un courriel d’hameçonnage convaincant généré par l’IA, un profil professionnel falsifié ou une vidéoconférence truquée peuvent suffire à tromper un employé, sans qu’il soit nécessaire d’exploiter une vulnérabilité logicielle. 

De façon générale, l’IA facilite et accélère les cyberactivités malveillantes. Autrefois plus isolés et limités sur le plan technologique, les acteurs nord-coréens peuvent désormais mener à grande échelle des campagnes d’hameçonnage,d’hameçonnage vocal — ou vishing — et d’usurpation d’identité au moyen d’hypertrucages, y compris des imitations de la voix et de la vidéo. Ces activités peuvent non seulement perturber les opérations et causer des pertes financières et réglementaires aux entreprises canadiennes et aux organismes gouvernementaux, mais aussi éroder la confiance du public en ciblant plus largement la société civile.

Avec l’ingénierie sociale assistée par l’IA, la Corée du Nord est désormais en mesure d’intensifier rapidement ses attaques contre les chaînes d’approvisionnement. Elle peut notamment cibler des développeuses et développeurs de logiciels libres afin d’obtenir potentiellement un accès à des écosystèmes logiciels en aval. Cette année, par exemple, la Corée du Nord aurait compromis Axios, une bibliothèque JavaScript libre très utilisée. Cet incident illustre comment des acteurs malveillants peuvent exploiter des développeurs de confiance pour atteindre potentiellement des millions d’utilisatrices et d’utilisateurs en aval.

Ce qui s'ensuit :

1. Sensibiliser les Canadiens aux cybercapacités de Pyongyang

La plus récente Évaluation des cybermenaces nationales du Centre canadien pour la cybersécurité accorde relativement peu d’attention à la Corée du Nord comparativement à la Chine, à la Russie et à l’Iran. La Stratégie nationale de cybersécurité du Canada devrait donc désigner plus clairement les menaces prioritaires et adapter ses approches opérationnelles en conséquence, plutôt que d’adopter une approche trop générale qui se limite à dénoncer les « cyberacteurs malveillants ».   

2. Mettre l’accent sur les vulnérabilités humaines et organisationnelles
La résilience cybernétique du Canada devrait mettre l’accent sur les vulnérabilités humaines et organisationnelles. Compte tenu de la prévalence des petites et moyennes entreprises qui manquent de ressources et de capacités organisationnelles pour examiner les travailleurs et les prestataires de services à distance, le Canada demeure particulièrement vulnérable aux travailleurs nord-coréens frauduleux du secteur des TI qui utilisent des identités volées. 

3. Améliorer les normes de cybersécurité
Pour contrer plus efficacement la cybercriminalité nord-coréenne assistée par l’IA, le Canada doit établir de meilleures normes de cybersécurité pour ses infrastructures essentielles, ses institutions financières et les organisations tierces qui gèrent des données gouvernementales et de recherche sensibles. La priorité devrait être accordée à des mécanismes de vérification résistants à l’hameçonnage et à des exercices réguliers simulant des attaques assistées par l’IA.

4. Renforcer le partage d’information avec les alliés indo-pacifiques
Le Canada a l’occasion d’élargir le partage d’information au-delà de ses partenaires du Groupe des cinq — l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis — et des pays de l’OTAN, afin d’y inclure la Corée du SudJapon et d’autres partenaires indo-pacifiques.  À titre d’exemple, la Corée du Sud est depuis longtemps confrontée à des cyberattaques nord-coréennes de grande ampleur visant ses sites militaires en 2017, ainsi que ses institutions gouvernementales et l’industrie florissante des semi-conducteurs en 2024. En tant que chef de file mondial en matière de technologies fondamentales de l’IA, le Canada pourrait passer d’une réponse aux incidents isolés à une approche proactive assistée par l’IA afin de repérer les vulnérabilités dans son système financier numérique et les transactions en cryptomonnaies avant que les pirates informatiques nord-coréens ne les exploitent. 


• Révision : Erin Williams, vice-présidente par intérim, et Ted Fraser, rédacteur en chef. 

Jeehye Kim

Jeehye Kim PhD est gestionnaire principale du programme pour l’Asie du Nord-Est à la Fondation Asie Pacifique du Canada, supervisant le programme de recherche lié au Japon, à la Mongolie, à la Corée du Nord et au Sud et à Taïwan.

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