Rapport sommaire : Tracer l’avenir politique de la Thaïlande, avec Pita Limjaroenrat

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(De gauche à droite) Vina Nadjibulla, vice-présidente à la recherche et à la stratégie d’APF Canada, en conversation avec Pita Limjaroenrat, ancien chef du parti thaïlandais Move Forward, à Vancouver (Canada), le 13 novembre 2025. | Photo : APF Canada via Pebble Studios

Le 13 novembre 2025, la Fondation Asie Pacifique du Canada a organisé à son bureau de Vancouver une discussion informelle sur le thème « Tracer l’avenir politique de la Thaïlande » avec Pita Limjaroenrat, ancien chef du parti Move Forward, maintenant dissous. Discutant avec Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, de la FAP Canada, Pita Limjaroenrat s’est penché sur la trajectoire politique de la Thaïlande, les changements plus vastes intervenant à l’échelle régionale en Asie du Sud-Est et les possibilités d’approfondir la coopération entre le Canada et la Thaïlande d’une part, et entre le Canada et l’ANASE de l’autre.

Deuxième plus grande économie de l’Asie du Sud-Est, la Thaïlande entre dans une période d’incertitude politique avant l’élection prévue en 2026. La victoire électorale du parti Move Forward en 2023 et la décision ultérieure du tribunal constitutionnel de dissoudre le parti et de déclarer son chef, Pita Limjaroenrat, inéligible pendant 10 ans ont intensifié les débats sur l’avenir démocratique du pays. Pour le Canada, la Thaïlande demeure un important partenaire aux côtés des 11 membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), une région qui abrite plus de 680 millions de personnes et l’un des blocs économiques à la croissance la plus rapide au monde. Le Canada et l’ANASE ont renforcé leurs liens pour mettre en place un partenariat stratégique et poursuivent leurs négociations en vue de parvenir à un accord de libre-échange ANASE-Canada. Le Canada et la Thaïlande ont également annoncé qu’ils vont entamer des négociations en vue d’un accord de libre-échange bilatéral.

Le Canada accélère sa stratégie pour l’Indo-Pacifique et les conversations avec des dirigeants comme Pita Limjaroenrat offrent des points de vue précieux sur les liens entre les changements politiques intérieurs et la sécurité régionale, la diversification économique et la planification stratégique à long terme. Ce rapport fait la synthèse des principaux thèmes et messages de l’événement.

Conférenciers

  • Pita Limjaroenrat, ancien chef du parti thaïlandais Move Forward, chercheur invité, Harvard Kennedy School
  • Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, FAP Canada (modératrice)

Tendances régionales façonnant l’Asie du Sud-Est

Pita Limjaroenrat décrit trois forces majeures : le désengagement financier, la souveraineté numérique et le réalignement dans le domaine de la défense. Ces forces, une fois combinées, redéfinissent l’environnement économique et politique de la région, avec des conséquences pour les partenaires comme le Canada.

Il présente le désengagement financier comme une restructuration durable des chaînes d’approvisionnement mondiales. Après la récente montée des tensions entre les États-Unis et la Chine, les multinationales ont accéléré leurs investissements en Asie du Sud-Est. En 2024, les économies de l’ANASE avaient collectivement reçu plus d’investissements étrangers directs de l’Europe que de la Chine, un tournant décisif. Les gains ont cependant été inégaux. L’Indonésie, les Philippines et le Vietnam ont attiré davantage d’investissements grâce à leurs marchés intérieurs en pleine expansion et à leurs réformes du secteur des entreprises. La Thaïlande, en revanche, fait encore face à des défis structurels et demeure fortement exposée aux chocs externes en raison de son économie très axée sur les exportations.

La souveraineté numérique est la deuxième tendance déterminante. Des pays comme Singapour et la Malaisie deviennent des pôles régionaux pour les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et les services en nuage, tandis que l’Indonésie, Myanmar, les Philippines et la Thaïlande disposent d’importantes réserves des minéraux critiques nécessaires pour les véhicules électriques (VE), les énergies renouvelables et la fabrication de pointe. Avec l’intensification de la course mondiale à des chaînes d’approvisionnement verte et numérique sûres, les États membres de l’ANASE cherchent à renforcer leur autonomie dans les domaines des infrastructures, de la gouvernance des données et du développement technologique.

La troisième tendance, le réalignement dans le domaine de la défense, reflète l’évolution du paysage de la sécurité dans la région Indo-Pacifique. Les pays renforcent de manière sélective leurs partenariats en réponse à la montée des tensions maritimes. Pita Limjaroenrat prend pour exemple de cette évolution la récente position surtout maritime des Philippines et l’élargissement de la coopération de ce pays avec les États-Unis.

Le désengagement financier, les tarifs douaniers et le jeu d’équilibre économique de la Thaïlande

Invité à parler de l’effet sur les économies des pays de l’ANASE des annonces des tarifs douaniers par la seconde administration Trump, souvent appelées « Journée de la libération » après les mesures draconiennes d’avril 2025, Pita Limjaroenrat décrit leur impact comme à la fois la poursuite du désengagement financier et un catalyseur d’une rapide adaptation stratégique.

Il explique que même si la stratégie « Chine + 1 » a vu le jour sous le premier mandat de Trump, les nouveaux tarifs douaniers ont accentué l’urgence de la délocalisation. Il y a des années que les entreprises sud-coréennes et japonaises planifiaient ces changements; ils se sont enfin concrétisés en 2025. Cependant, l’ANASE n’a pas réussi à présenter une réponse commune. La Malaisie a tout d’abord proposé une renégociation collective, mais l’idée a rapidement été abandonnée. Pita Limjaroenrat explique que les économies des pays de l’ANASE sont trop hétérogènes. L’Indonésie, dont les exportations ne représentent qu’environ 30 pour cent de son PIB et qui bénéficie d’un vaste marché intérieur, peut absorber les chocs des tarifs douaniers relativement facilement. La Thaïlande et le Vietnam, en revanche, dépendent davantage de leurs exportations. Avec un commerce international à hauteur de 120 pour cent de son PIB, la Thaïlande perçoit les tarifs douaniers sur les produits clés « pratiquement comme des sanctions ».

La Thaïlande a dû se doter d’une stratégie propre à chaque industrie. Soulignant les principales exportations thaïlandaises et celles qui dépendent le plus du marché américain, Pita Limjaroenrat en mentionne quatre : le riz, la crevette, l’eau de coco et le caoutchouc. Ces secteurs avaient besoin d’une attention immédiate du gouvernement, mais les marchés des autres étaient suffisamment diversifiés pour soutenir les pressions douanières. La Thaïlande ne pouvait toutefois pas offrir de réponse uniforme; sa réaction devait être ciblée et sectorielle.

Les chocs des tarifs douaniers ont également mis en lumière un problème structurel plus profond : le transbordement chinois par la Thaïlande. Entre les deux mandats de Trump, l’excédent commercial de la Thaïlande avec les États-Unis a augmenté régulièrement, mais son déficit avec la Chine s’est aggravé de manière encore plus marquée. Pita Limjaroenrat explique qu’une grande partie de l’excédent thaïlandais enregistré avec les États-Unis était en fait constituée de marchandises chinoises qui transitaient par la Thaïlande. Ces « industries à émissions nulles » (panneaux solaires, acier, articles en caoutchouc, composants de véhicules électriques) profitent très peu aux travailleurs ou aux entreprises du pays, mais elles nuisent aux petites et moyennes entreprises thaïlandaises qui doivent alors faire face à la concurrence des biens chinois produits en excès et à bas coût. Cette dynamique, affirme Pita Limjaroenrat, déforme le profil économique de la Thaïlande et sape sa croissance à long terme.

La Thaïlande doit ainsi rééquilibrer son économie en renforçant la demande intérieure, en réduisant sa dépendance aux secteurs fortement axés sur le transbordement et en bâtissant des industries qui créent de la valeur réelle. Pita Limjaroenrat voit dans cette évolution des occasions pour des partenaires comme le Canada de soutenir un développement économique durable et de qualité.

Coopération Canada-Thaïlande et Canada-ANASE

De l’avis de Pita Limjaroenrat, le Canada et la Thaïlande, en s’appuyant sur ces changements régionaux, sont bien placés pour dépasser une relation traditionnelle axée sur les produits et parvenir à un engagement plus substantiel ancré dans le renforcement des capacités.

Il souligne trois domaines de coopération prioritaires :

  • Les minéraux critiques : un « corridor ANASE-Canada des minéraux critiques » pourrait combiner les richesses naturelles des pays de l’ANASE aux modèles de gouvernance environnementale et de partenariats avec les Autochtones du Canada, ainsi qu’à ses pratiques réglementaires transparentes.
  • La cybersécurité : l’exposition croissante de la Thaïlande à des cybermenaces génère une forte demande de partenaires possédant une expertise technique fiable. La réputation du Canada en matière de neutralité et de normes élevées en fait un collaborateur de choix dans les domaines des systèmes d’alerte rapide et du développement de l’architecture de cybersécurité.
  • Les capacités maritimes et côtières : les forces du Canada en sciences océaniques, gestion des pêches, surveillance côtière et innovation dans l’économie bleue pourraient soutenir la Thaïlande dans ses efforts visant à se doter de secteurs maritimes durables sur le plan environnemental.

Pita Limjaroenrat souligne que l’avantage concurrentiel du Canada en matière de normes de gouvernance élevées le distingue des autres grandes puissances. Il précise que les représentants du gouvernement thaïlandais et les acteurs de la société civile apprécient des partenaires qui défendent les droits des travailleurs, les protections environnementales et les droits des Autochtones.

Le paysage politique intérieur thaïlandais

Vina Nadjibulla, de la Fondation Asie Pacifique du Canada, oriente la discussion sur la trajectoire politique intérieure de la Thaïlande, rappelant que le pays a connu 13 coups d’État militaires en un siècle et encore plus d’interventions judiciaires. Elle demande à Pita Limjaroenrat d’expliquer la dynamique principale qui modèle la politique du pays aujourd’hui.

Pita Limjaroenrat décrit la Thaïlande comme une « autocratie concurrentielle » dans laquelle des élections sont organisées, mais leurs résultats ne débouchent pas nécessairement sur le pouvoir politique. Il parle de la militarisation du droit, expliquant que les membres du tribunal constitutionnel et des autres organismes de surveillance ont été nommés sous la junte militaire après le coup d’État de 2014. Ces institutions sont intervenues à de multiples reprises dans les processus électoraux, dissolvant plus de 35 partis politiques.

Pita Limjaroenrat poursuit en disant que l’expérience vécue par son propre parti est une illustration de ce système. Le parti Move Forward a remporté le plus grand nombre de sièges au Parlement en 2023, mais le Sénat nommé par l’armée l’a empêché de former un gouvernement. Bien que le mandat du Sénat de voter pour désigner le premier ministre ait pris fin en 2024, les mécanismes constitutionnels autorisent toujours des institutions non élues à annuler les résultats des élections.

Répondant à une question sur les perspectives pour l’élection à venir en 2026, Pita Limjaroenrat se dit optimiste, mais insiste sur le risque de fatigue des électeurs. Un niveau de participation record de 77 pour cent a été enregistré à l’élection de 2023, notamment une forte participation de la diaspora thaïlandaise. Cependant, les interventions répétées ont amené certains électeurs à s’interroger sur la valeur de leur participation, en particulier ceux qui doivent parcourir de longues distances ou perdre des salaires journaliers pour aller voter. Un taux de participation plus bas avantagerait les acteurs bénéficiant de réseaux électoraux très organisés et désavantagerait de manière disproportionnée les partis réformateurs.

Conséquences pour la politique et l’engagement du Canada

Vina Nadjibulla demande alors comment les décideurs politiques et les entreprises du Canada devraient interpréter l’instabilité politique en Thaïlande quand ils envisagent une collaboration diplomatique ou commerciale. Pita Limjaroenrat répond que le Canada devrait concilier la participation fondée sur des valeurs et la coopération pratique, en renforçant son engagement de longue date envers les droits des travailleurs et des Autochtones et les normes environnementales.

Il souligne les contributions passées du Canada en Thaïlande dans le cadre des programmes d’aide au développement et de droits de la personne, et rappelle que la société civile thaïlandaise considère le Canada comme un partenaire fiable et digne de confiance. Pita Limjaroenrat ajoute aussi que l’approche canadienne à l’égard de l’Asie du Sud-Est – la combinaison d’initiatives à l’échelle de l’ANASE et de stratégies bilatérales ciblées – est bien perçue. Il cite en exemples d’engagement efficace et adapté l’Accord de partenariat économique global du Canada avec l’Indonésie, son Bureau Indo-Pacifique pour l’agriculture et l’agroalimentaire aux Philippines et l’ouverture d’un bureau d’Exportation et Développement Canada à Bangkok.

Discussion avec le public et principales préoccupations

Les participants demandent comment les règles du commerce régional, la règle de droit et la résilience démocratique s’inscrivent dans le futur rôle du Canada en Thaïlande et dans l’ANASE. Au sujet du commerce, des membres du public veulent savoir comment les accords avec les États-Unis qui exigent des partenaires un alignement des tarifs douaniers, comme l’entente entre les États-Unis et la Malaisie, pourraient limiter la marge de manœuvre de l’ANASE et influencer les accords prospectifs du Canada avec la région. Ces préoccupations sont liées à la prolifération plus générale de mini-ententes latérales et axées sur des enjeux, comme l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) et les nouveaux corridors de la région Indo-Pacifique, auxquels les États de l’ANASE ont recours pour éviter de se retrouver bloqués dans des alignements bilatéraux.

Les questions portaient également sur les préoccupations des investisseurs entourant l’application des contrats et la sécurité juridique, notamment la fiabilité des tribunaux thaïlandais pour traiter les différends commerciaux internationaux. Pita Limjaroenrat reconnaît que l’arbitrage à Singapour est devenu la norme dans les gros contrats passés avec la Thaïlande en raison des préoccupations liées à la corruption, à la discrétion et à la faiblesse de la règle de droit. Il souligne qu’il est nécessaire d’éliminer les règlements inutiles afin de simplifier les permis obsolètes et de réduire les occasions de recherche de rente, mais indique que des améliorations significatives de la règle de droit nécessiteront sans doute un virage générationnel chez les juristes et les professionnels du droit.

D’autres membres du public posent des questions sur le recul démocratique et les réformes futures, demandant en particulier comment la Thaïlande pourrait sortir du cycle des interventions judiciaires et militaires. Pita Limjaroenrat avance que les forces réformatrices doivent élargir leur base électorale – « gagner plus et gagner plus profond » aux niveaux national, provincial et local – et remodeler les normes publiques de manière à ce que les coups d’État et les annulations judiciaires ne soient plus acceptés comme normaux. Il juge encourageants le solide soutien aux partis réformateurs dans les circonscriptions à fort électorat militaire et l’engagement des générations plus jeunes, mais souligne que ce sera un processus à long terme.

Sur le sujet des problèmes de sécurité à l’échelle régionale, Pita Limjaroenrat avertit que la montée de la rhétorique nationaliste autour du différend frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge pourrait dégénérer si elle n’est pas gérée soigneusement. Il exhorte les décideurs politiques à donner la priorité aux processus diplomatiques et de la règle de droit, ainsi qu’à des communications publiques claires.

Enfin, répondant à des questions des participants sur l’énergie, la transition à une économie à faibles émissions de carbone et le risque régional, Pita Limjaroenrat insiste sur le fait que le Canada pourrait contribuer de manière responsable aux objectifs de l’ANASE en matière de climat et de sécurité énergétique. Il cite la gestion du financement climatique, la tarification du carbone et la comptabilisation du carbone comme des domaines dans lesquels les normes canadiennes pourraient être particulièrement utiles.

Regard vers l’avenir : conséquences pour l’engagement du Canada auprès de la région indo‑Pacifique

Le dialogue avec Pita Limjaroenrat a mis en lumière tant les occasions que les contraintes qui définissent l’engagement du Canada avec la Thaïlande et le reste de l’Asie du Sud-Est. Certes, la Thaïlande connaît de l’incertitude politique et des défis économiques structurels, mais la demande publique de réforme démocratique demeure forte et l’importance stratégique du pays au sein de l’ANASE ne cesse de croître.

Pour le Canada, l’Asie du Sud-Est constitue un espace essentiel pour la diversification économique, la résilience des chaînes d’approvisionnement et l’engagement international fondé sur des principes. Les points de vue de Pita Limjaroenrat montrent bien que le Canada peut jouer un rôle constructif dans des secteurs émergents tels que les minéraux critiques, la gouvernance numérique et la sécurité maritime, tout en favorisant la croissance inclusive et une bonne gouvernance.

À mesure que progresse la stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, un engagement soutenu et éclairé sera la clé pour établir des partenariats durables et mutuellement avantageux.

Hema Nadarajah

Hema Nadarajah, Ph.D., est gestionnaire de programme, Asie du Sud-Est, à la Fondation Asie Pacifique du Canada. Elle est titulaire d'un doctorat en relations internationales de la University of British Columbia, où elle a effectué des recherches sur la gouvernance dans l'Arctique, le changement climatique et l'espace extra-atmosphérique. Mme Nadarajah est conseillère auprès du WWF et a travaillé auparavant pour le gouvernement de Singapour sur des questions de conservation de la biodiversité internationale et de changement climatique.

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