Les 15 et 16 novembre prochains, Phnom Penh, Cambodge, accueillera le 20e Sommet de la Francophonie, qui réunira plus de 3000 entrepreneurs, chef d’État, et investisseurs, afin de renforcer les liens diplomatiques, économiques et culturels entre plus de 90 États membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Le rendez-vous se tient pour la deuxième fois en Asie, près de 30 ans après Hanoï, Vietnam, en 1997.
Le Sommet s’inscrit dans une semaine chargée sur la région : le sommet de l’ANASE se tiendra à Manille du 16 au 18 novembre, puis celui de l’APEC à Shenzhen les 18 et 19. La séquence offre au premier ministre Mark Carney, qui se rend aux Philippines, au Cambodge et en Chine ce mois-ci, l’occasion de réaffirmer les ambitions canadiennes dans l’Indo-Pacifique, alors qu’Ottawa poursuit sa réflexion sur la prochaine phase de sa Stratégie pour l’Indo-Pacifique. Pour le Canada, le Sommet de la Francophonie va bien au-delà de la langue : il est un levier d’influence, de diversification économique, et de rapprochement entre les peuples.
Le poids du Canada dans l'OIF comme vecteur d'influence diplomatique
En tant que membre fondateur et deuxième bailleur de fonds de l'OIF derrière la France, Ottawa y dispose d’une capacité d’influence significative. Cette influence tient aussi à la nature de l’organisation : née dans le contexte de la décolonisation et de la Guerre froide, la Francophonie s’est voulue un espace de dialogue préservant une certaine autonomie stratégique à l’égard des grandes puissances de l’époque. L’ancien Roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, est d’ailleurs considéré comme l’un des Pères Fondateur de la Francophonie, où il a milité pour bâtir un espace francophone international tout en maintenant une posture de neutralité face aux grandes puissances en tant qu’outil de non-alignement géopolitique.
Le Canada occupe un rôle de premier plan à titre de membre fondateur, lui permettant de se positionner comme une puissance moyenne influente et engagée en faveur du multilatéralisme. Cette posture s'inscrit d'ailleurs dans la vision du premier ministre Carney, selon laquelle les puissances moyennes doivent assumer une responsabilité accrue dans la préservation d'un ordre international ouvert et fondé sur des règles.
Cette influence prend une portée particulière en Asie-Pacifique, où le Vietnam, le Cambodge, le Laos, et le Vanuatu sont membres de l’OIF, et où la Corée du Sud et la Thaïlande ont le statut d’observateurs. Plusieurs États d’Asie du Sud-Est cherchent eux-mêmes à préserver leur autonomie face à la rivalité sino-américaine, en tentant activement de diversifier leurs partenaires stratégiques. Les puissances moyennes se retrouvent ainsi dams leur mire en tant que partenaires susceptibles de renforcer la résilience économique et diplomatique de ces États. Le Cambodge, par exemple, rééquilibre sa politique à l’égard de la Chine pour éviter une dépendance excessive, ce qui ouvre un espace aux États occidentaux, dont le Canada, vers lesquels Phnom Penh se montre plus ouvert depuis l’arrivée d'Hun Manet au pouvoir.
La Francophonie offre au Canada un levier supplémentaire, soit un espace de dialogue et de coopération où approfondir ses relations avec l’Asie du Sud-Est, notamment via les rencontres diplomatiques en marge du Sommet.
La Francophonie économique comme vecteur de diversification
Le Canada s’est donné pour objectif de doubler ses exportations hors États-Unis d’ici 2035. Cette orientation s’inscrit dans la première stratégie de sécurité nationale du gouvernement Carney, dévoilée le 29 octobre, qui place la sécurité économique, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, et la diversification des partenariats au cœur de ses priorités.
La Francophonie représente un peu plus de 16 pour cent du PIB mondial et près du cinquième des échanges commerciaux internationaux. Le partage du français constitue d'ailleurs un important facteur de facilitation des échanges, ceux-ci étant en moyenne 1,6 fois plus importants entre pays francophones qu’entre pays ne partageant pas cette langue commune. Dans un contexte international marqué par l’érosion du multilatéralisme et l’affaiblissement de plusieurs enceintes de coopération internationale, l’OIF demeure un réseau économique en croissance qui favorise l’établissement de partenariats durables bien au-delà des sommets. Elle offre non seulement des occasions privilégiées de rencontres entre entreprises, mais également un accès direct à des chefs d’État et décideurs mobilisés dans l’espace francophone. Ces échanges sont en outre soutenus par des mécanismes d’accompagnement facilitant le développement de nouvelles collaborations et occasions d’affaires qui perdurent bien au-delà du Sommet.
L'Asie du Sud-Est offre d'ailleurs d’importantes perspectives d’affaires, portées notamment par l’essor rapide de sa classe moyenne et l’ampleur de son marché de consommation. Malgré ce potentiel, la région demeure encore largement sous-exploitée par les entreprises canadiennes. En effet, les investissements directs canadiens à l’étranger (IDE) à destination de l’Asie du Sud-Est ne représentent aujourd’hui qu’environ 5 pour cent de l’ensemble des IDE canadiens dans l’Indo-Pacifique. Pourtant, plusieurs cadres institutionnels sont déjà en place pour soutenir le développement de ces relations économiques. C’est notamment le cas de l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), un accord commercial qui élimine environ 99 pour cent des droits de douane et qui établit des règles communes en matière d’investissement, de travail et d’environnement entre ses 12 États membres. Par ailleurs, l’accord de libre-échange actuellement en négociation entre le Canada et l’ANASE permettrait d’étendre l’accès préférentiel aux pays d’Asie du Sud-Est qui ne sont pas parties au PTPGP. Dans ce contexte, la Francophonie constitue pour le Canada un levier stratégique lui permettant de renforcer sa présence en Asie du Sud-Est, particulièrement au Vietnam, au Laos, et au Cambodge, qui partagent un passé colonial au sein de l’Indochine française, et où l’appartenance à la Francophonie offre aux entreprises canadiennes une porte d’entrée additionnelle vers des marchés en forte croissance.
Le français comme vecteur de rapprochement entre les peuples
Au-delà des enjeux économiques, la Francophonie permet de tisser des liens interpersonnels concrets entre le Canada et l’Asie du Sud-Est, notamment par la mobilité étudiante, la coopération universitaire, et la culture. Avec 396 millions de locuteurs, le français est la 4e langue la plus parlée au monde et la 3e langue de l’économie et des affaires. Son poids demeure limité en Asie : les francophones y sont environ 1,36 million au Vietnam, au Cambodge et au Laos, soit près de 1,1 pour cent de la population combinée. Ce bassin est modeste, mais ses réseaux, comme les plus de 80 établissements membres de l’AUF dans la région, font du français un point d’ancrage pour des liens durables avec le Canada.
Cela est particulièrement pertinent pour le gouvernement canadien, dont la Stratégie pour l’Indo-Pacifique vise à soutenir l’immigration francophone en diversifiant ses efforts au Cambodge, au Laos et au Vietnam. Pour Ottawa, l’immigration francophone constitue à la fois un outil de développement économique et un levier de vitalité pour les communautés francophones en situation minoritaire, d’où l’objectif de faire passer la part des admissions de résidents permanents francophone hors Québec de 9 pour cent en 2026 à 10,5 pour cent en 2028.
La Francophonie offre également au Canada un cadre diplomatique unique permettant l’implication directe d’acteurs infranationaux. Le Québec et le Nouveau-Brunswick y siègent à titre de gouvernements membres de plein droit, l’OIF étant la seule organisation internationale à leur reconnaître un tel statut. Cette particularité permet à ces provinces de développer leurs propres réseaux de coopération internationale dans leurs champs de compétence, notamment en matière d’éducation, de culture, et de développement économique. Cette ouverture est particulièrement importante pour le Québec, dont la Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique mise sur la Francophonie pour accroître la visibilité de sa culture dans la région.
Horizon 2028 : une vitrine pour le Canada
Au-delà de la rencontre protocolaire, le Sommet de la Francophonie sert les intérêts premiers du Canada sur trois plans. Sur le plan diplomatique, il offre une influence réelle au sein d’une instance multilatérale d’environ 90 États et gouvernements. Sur le plan économique, il ouvre des réseaux utiles pour diversifier les exportations canadiennes hors du marché américain. Et sur le plan humain, il rapproche les peuples par l’immigration, l’éducation, et le rayonnement culturel.
À la clôture du Sommet, le 16 novembre, le Cambodge passera le flambeau au Canada, qui accueillera le prochain Sommet en 2028 dans la région d'Ottawa-Gatineau, ce qui offrira au Canada une vitrine de rayonnement exceptionnelle devant les dirigeants et les communautés d'affaires de plus de 90 États.