Alors que l’intelligence artificielle (IA) fait augmenter la demande en informatique de pointe, les semi-conducteurs ne sont plus simplement un secteur industriel, mais l’infrastructure centrale des systèmes d’IA. Cette évolution modifie la logique stratégique de la concurrence des puces. Les débats antérieurs portaient sur la capacité de fabrication (c.-à-d., qui pouvait concevoir et fabriquer les puces les plus avancées), mais la question primordiale aujourd’hui est de savoir comment les pays sécurisent l’accès aux systèmes intégrés qui combinent des puces, des données, une infrastructure informatique et des écosystèmes logiciels.
Dans ce contexte, la stratégie du Japon en matière de semi-conducteurs doit être comprise moins comme un effort pour rétablir sa position dominante dans le domaine de la fabrication que comme une stratégie de positionnement fondée sur des alliances. En combinant le soutien industriel national avec une intégration profonde dans les réseaux d’approvisionnement régionaux dirigés par les États-Unis, le Japon renforce son rôle dans un système technologique qu’aucun pays ne peut contrôler entièrement. Son influence provient non seulement de ses placements sélectifs dans la fabrication de pointe, mais aussi de sa domination dans les intrants essentiels en amont, comme les matériaux, les composants et l’équipement de fabrication.
Et cela a des conséquences directes pour le Canada. Ottawa participe déjà à des efforts à grande échelle au niveau de la chaîne d’approvisionnement alliée par le biais de l’économie d’affinité, de l’examen des investissements et de la politique des minéraux critiques. La question stratégique n’est donc pas de savoir si le Canada doit participer à des réseaux de confiance, mais quel rôle il doit y jouer. Dans le cadre du Partenariat stratégique global entre le Canada et le Japon, l’expérience japonaise tend vers une spécialisation coordonnée permettant de lier les atouts du Canada en matière de minéraux critiques, de recherche et d’harmonisation réglementaire à ceux du Japon sur le plan des matériaux avancés, de l’équipement et de la coordination industrielle.
La position structurelle du Japon va du leadership dans la fabrication à la puissance en amont
La stratégie actuelle du Japon reflète une longue évolution structurelle de son rôle dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs. Dans les années 1980, des entreprises japonaises comme NEC, Hitachi et Toshiba fournissaient environ la moitié des semi-conducteurs du monde. Cette position de force a reculé à mesure que les entreprises des États-Unis, de Taïwan et de Corée du Sud se sont imposées dans le secteur de la fabrication de circuits logiques de pointe, en particulier après 2000.
Le Japon ne s’est toutefois pas retiré du secteur. Il a plutôt concentré ses capacités sur des segments en amont qui restent indispensables à la production mondiale. Des sociétés comme Shin-Etsu Chemical et SUMCO dominent l’approvisionnement en plaques de silicium, tandis que les entreprises japonaises sont leaders dans le domaine des résines photosensibles, des produits chimiques spécialisés et de l’équipement de production clé. D’autres sociétés comme Tokyo Electron et Advantest continuent d’ancrer leurs capacités dans les outils de fabrication et les systèmes d’essai.
Ces segments sont très concentrés et demeurent primordiaux d’un point de vue stratégique, ce qui permet au Japon de conserver son influence malgré son rôle plus effacé dans la fabrication de pointe. À mesure que l’IA fait croître la demande de puces avancées, les intrants en amont comme les matériaux, les plaques et l’équipement de fabrication prennent de l’importance. Les atouts du Japon dans ces domaines n’éliminent pas sa dépendance à l’égard de partenaires extérieurs pour la fabrication de produits d’avant-garde, mais ils constituent une base plus solide pour sa grande stratégie en matière de semi-conducteurs.
Évolution de la politique relative à l’IA et aux puces électroniques
Depuis le début des années 2020, le Japon considère les semi-conducteurs comme une question centrale de sécurité économique plutôt que comme un simple élément de politique industrielle. Le soutien du gouvernement au secteur s’est sensiblement accru, atteignant environ 0,71 % du PIB sur une période de trois ans. L’élaboration des politiques dans ce domaine est devenue plus centralisée. Les initiatives gouvernementales, notamment le plan de revitalisation du secteur des semi-conducteurs de 2021, la Loi sur la promotion de la sécurité économique de 2022, et la stratégie de sécurité nationale révisée, font des semi-conducteurs une technologie essentielle, le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) ayant la responsabilité des subventions, des placements et de la coordination industrielle.
L’approche du Japon se démarque de celle des États-Unis, où la politique en matière de semi-conducteurs est étroitement liée à la stratégie industrielle de défense, ou de celle de la Chine, où le développement des technologies civiles et militaires est profondément intégré.
Le Japon a mis l’accent sur la résilience de la chaîne d’approvisionnement, la protection de la technologie et la compétitivité du secteur. Cela est en accord avec la préférence de longue date de Tokyo pour des politiques de sécurité économique ayant des objectifs industriels forts et un encadrement militaire plus limité. Dans la pratique, il s’agit de garantir un accès stable aux technologies critiques en priorité tout en réduisant les vulnérabilités stratégiques.
L’essor de l’intelligence artificielle (IA) rend cette stratégie plus conséquente, car la concurrence dans le domaine des semi-conducteurs ne porte plus seulement sur la capacité de fabrication. Le développement de l’IA dépend de puces avancées, de mémoires à large bande passante, de centres de données, d’emballages perfectionnés et d’écosystèmes logiciels étroitement intégrés qui sont concentrés dans un petit nombre d’entreprises et d’emplacements, en particulier aux États-Unis et à Taïwan. Le défi stratégique ne se résume pas simplement à accroître les capacités de fabrication; il faut aussi garantir un accès fiable au système plus global qui permet le développement de l’IA.
Le Japon a réagi en renforçant la coordination entre l’État et les entreprises plutôt qu’en accordant de simples subventions. Le METI a dépassé le stade du soutien aux entreprises individuelles pour façonner la structure du secteur, en décidant des segments à rebâtir, des partenariats étrangers à solidifier et de la manière dont les entreprises nationales s’intègrent dans des chaînes d’approvisionnement fiables. Le projet Japan Advanced Semiconductor Manufacturing à Kumamoto, dirigé par TSMC, illustre cette approche. Plutôt que de reconstruire un champion national à part entière, le gouvernement a eu recours à une aide à grande échelle, jusqu’à environ 4 milliards de dollars canadiens (476 milliards de yens japonais) pour la première usine et 7 milliards de dollars canadiens (732 milliards de yens japonais) pour la seconde, afin d’attirer TSMC tout en liant la production à des entreprises japonaises comme Sony, Denso et Toyota. Cette politique a permis de renforcer la capacité de production nationale tout en intégrant plus profondément le Japon dans les réseaux régionaux de semi-conducteurs.
La même logique s’applique à Rapidus, l’initiative soutenue par l’État japonais pour revenir dans la production de puces logiques de pointe. Appuyée par des entreprises comme Toyota, Sony, SoftBank, NTT, NEC, Denso et Kioxia, Rapidus fonctionne comme une plateforme publique et privée. Le METI a utilisé un financement public (environ 1 milliard de dollars canadiens) pour attirer des capitaux privés et des partenariats technologiques (1,4 milliard de dollars canadiens). L’objectif n’est pas l’autosuffisance totale, mais la réintégration sélective dans des nœuds de production d’avant-garde stratégiquement importants. Rapidus ne vise pas à concurrencer TSMC sur le plan de l’échelle, mais à offrir un accès stratégique à des capacités logiques d’avant-garde.
Dans l’ensemble, plutôt que de rétablir le modèle d’intégration verticale des années 1980, le Japon mise sur la coordination entre l’État et les entreprises pour reconnecter ses forces en amont (matériaux, plaques et équipement de fabrication) à l’ordre industriel fondé sur l’IA qui se dessine. Sa stratégie consiste à s’assurer un rôle plus fort et plus durable au sein de réseaux alliés de confiance. Il s’agit moins d’un retour à la domination passée que d’un repositionnement au sein d’un système où l’accès, la résilience et la centralité stratégique comptent plus que le seul contrôle national.
Ce que cela signifie pour le Canada
Pour le Canada, l’enseignement primordial à tirer de la stratégie du Japon n’est pas l’importance des chaînes d’approvisionnement alliées; Ottawa s’est déjà engagée en faveur de l’économie d’affinité, de la sécurité des minéraux critiques et des partenariats technologiques de confiance. La question clé est de savoir quel rôle le Canada doit occuper au sein de ces réseaux alors que l’IA modifie la structure de la concurrence dans le secteur des semi-conducteurs. Il est peu probable que le Canada devienne compétitif dans le domaine de la fabrication de puces de pointe, où les coûts sont extrêmement élevés et où le leadership technologique est concentré aux États-Unis, à Taïwan et en Corée du Sud. Sa compétitivité réside plutôt dans les secteurs en amont qui lui donnent un avantage : les minéraux critiques, les matériaux avancés, la recherche sur l’IA et l’harmonisation réglementaire avec des partenaires de confiance.
L’expérience du Japon montre que l’influence ne dépend pas uniquement de la capacité de fabrication. Il s’agit également de contrôler les points d’étranglement, à savoir les matériaux, les plaques, l’équipement et la coordination institutionnelle qui les relient à la production de pointe. Pour le Canada, la stratégie équivalente n’est pas l’autosuffisance en matière de semi-conducteurs, mais la spécialisation coordonnée : occuper des rôles indispensables dans les chaînes d’approvisionnement pour les semi-conducteurs, les batteries et l’infrastructure de l’IA. Cela signifie qu’il faut aller au-delà des exportations de ressources brutes et s’orienter vers le traitement des minéraux à valeur ajoutée, l’établissement de partenariats de recherche plus solides et une intégration plus étroite avec les stratégies industrielles alliées.
Le Partenariat stratégique global entre le Canada et le Japon de mars 2026 fournit déjà la base institutionnelle de cette coordination plus poussée. La feuille de route conjointe donne explicitement la priorité aux semi-conducteurs, à l’IA, aux minéraux critiques, aux batteries et aux chaînes d’approvisionnement résilientes, tout en lançant un nouveau dialogue sur la sécurité économique et en modernisant le Comité économique mixte Canada-Japon. Elle engage également les deux gouvernements à approfondir la coopération sur les minéraux critiques, la transformation à valeur ajoutée, les partenariats dans le domaine des semi-conducteurs et la recherche et le développement conjoints dans le cadre du 40e anniversaire de l’Accord Canada-Japon sur la coopération scientifique et technologique. La question est de savoir comment concrétiser cette dynamique en une coordination industrielle au niveau des projets. Un modèle plus concret se concentrerait sur trois domaines.
Tout d’abord, les minéraux critiques : le Canada devrait aller au-delà de l’extraction brute et donner la priorité aux investissements conjoints avec des entreprises japonaises sur le plan du raffinage, de la transformation et des matériaux de qualité pour les batteries, en particulier pour le nickel, le cobalt, le graphite et les terres rares. Cela permettrait d’harmoniser les capacités canadiennes en amont avec la dépendance du Japon à l’égard des intrants importés et sa force dans le domaine de la fabrication de pointe.
Deuxièmement, la recherche et le développement sur les semi-conducteurs : les partenariats entre les institutions canadiennes de recherche sur l’IA et la physique quantique et les entreprises japonaises dans le domaine des matériaux, de l’emballage et des essais de semi-conducteurs pourraient créer de la valeur au-delà du simple échange de ressources.
Troisièmement, les normes et la gouvernance : le nouveau dialogue sur la sécurité économique devrait servir à coordonner l’examen des investissements, la sécurité de la recherche, les contrôles à l’exportation et les normes en matière de technologies de confiance, afin que les activités des deux pays soient conformes au même cadre stratégique.
En ce sens, le Partenariat stratégique global ne doit pas être considéré comme une simple mise à niveau diplomatique, mais comme une plateforme de spécialisation coordonnée. Le Japon apporte des matériaux de pointe, de l’équipement pour semi-conducteurs et une forte coordination entre l’État et les entreprises, et le Canada offre des minéraux critiques, une capacité de recherche et un accès aux marchés nord-américains. L’objectif n’est pas de mettre en place des stratégies nationales parallèles, mais de jouer des rôles complémentaires au sein d’un système industriel partagé fondé sur les puces IA. À l’ère de l’IA, la puissance liée aux semi-conducteurs repose moins sur la propriété des usines que sur la centralité stratégique. La réussite du Partenariat dépendra donc de la capacité du Canada à être un participant fiable.
• Édition par Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, et Ted Fraser, rédacteur principal, FAP Canada.