[Cutline]
Le 8 février, les Thaïlandais ont voté lors d’élections parlementaires anticipées. Contrairement aux prévisions de la plupart des sondages, le parti conservateur Bhumjaithai (BJT), dirigé par le premier ministre sortant Anutin Charnvirakul, a remporté 193 des 500 sièges à la Chambre des représentants. Le Parti du peuple, formation progressiste donnée favorite, est arrivé loin derrière avec 118 sièges. Le Pheu Thai, ancien parti populiste dominant associé à l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra et à sa famille, a enregistré son plus faible résultat à ce jour, obtenant 74 sièges.
Si les premières analyses postélectorales indiquent que les résultats pourraient marquer un retour à une certaine stabilité après plusieurs années de turbulences politiques, des conséquences à court et à moyen terme pourraient compliquer la situation. Par exemple, le BJT n’ayant pas atteint le seuil des 251 sièges requis pour obtenir la majorité, des négociations en vue de former une coalition avec de plus petits partis — et possiblement avec le Pheu Thai — devraient s’intensifier au cours des prochaines semaines. Par ailleurs, un nombre important de plaintes d’électeurs concernant des problèmes liés aux élections dans plusieurs provinces a amené le Parti du peuple et le Pheu Thai à demander des recomptages. Les enquêtes pourraient retarder la formation d’un gouvernement.
De plus, des décisions judiciaires à venir pourraient avoir un effet déstabilisant. Le 9 février, au lendemain de l’élection, la Commission nationale anticorruption a statué que 44 membres du parti parti Move Forward — désormais dissous et prédécesseur du Parti du peuple — avaient commis de graves manquements éthiques lorsqu’ils ont proposé, en 2021, de modifier la loi relative au crime de lèse-majesté (« insulte à la monarchie »). Au cours du prochain mois, la Cour suprême du pays devrait déterminer si ces 44 membres, dont l’ancien chef du parti Move Forward, Pita Limjaroenrat, ainsi que le chef du Parti du peuple, Natthaphong Ruengpanyawut, feront l’objet de restrictions supplémentaires quant à leurs activités politiques futures — une décision susceptible de provoquer une vive réaction parmi leurs partisans.
Enfin, les débats entourant une révision de la constitution devraient mettre en évidence d’importantes divergences politiques dans un pays qui demeure profondément divisé sur le plan idéologique. Le jour même des élections générales, les électeurs ont également participé au premier tour d’un référendum visant à déterminer s’il convenait d’entamer la rédaction d’une nouvelle constitution pour remplacer celle de 2017, adoptée durant la plus récente période de gouvernement militaire (2014–2019). Avec 65 % des électeurs favorables à une réécriture de la constitution, le processus sera désormais renvoyé au Parlement, qui sélectionnera le comité responsable de la rédaction. La proposition de ce comité sera ensuite soumise aux citoyens thaïlandais dans le cadre d’un référendum ultérieur.
Le retour d’un conservatisme électoral
Au cours des sept dernières élections générales en Thaïlande (2005, 2006, 2007, 2011, 2014, 2019 et 2023), le parti vainqueur avait pour caractéristique de contester — ou, à tout le moins, d’être perçu comme contestant — les intérêts de l’establishment royaliste thaïlandais, notamment ses entreprises monopolistiques, certains segments de la fonction publique, les échelons supérieurs des forces armées et le palais. En réaction, des acteurs non élus, en particulier issus de l’armée ainsi que de diverses commissions et juridictions, sont intervenus dans le processus démocratique, entravant la capacité du parti victorieux à former un gouvernement ou à mener à terme un mandat complet de quatre ans. Cette dynamique a été qualifiée de « cycle ».
Lors du plus récent scrutin, les partisans du Parti du peuple espéraient qu’un mandat électoral clair rendrait plus difficile toute tentative d’affaiblissement par des acteurs non élus, rompant ainsi avec ce cycle. Toutefois, avec la victoire du BJT, ce cycle semble avoir été suspendu. Anutin Charnvirakul et le BJT disposent désormais de meilleures perspectives de mener à terme un mandat parlementaire complet. Le parti conservateur étant proche des intérêts d’affaires conventionnels, ayant appuyé l’armée et étant considéré comme bénéficiant du soutien du palais, il est probable que les acteurs non élus s’abstiennent d’entraver l’action du BJT et celle d’Anutin Charnvirakul.
Les résultats de l’élection du 8 février peuvent également être interprétés comme s’inscrivant dans une tendance mondiale répandue de « repli vers la sécurité » dans un contexte international de plus en plus fragmenté, imprévisible et marqué par l’insécurité. En Thaïlande, ce sentiment a été accentué par le différend frontalier et le conflit militaire avec le Cambodge en 2025, dont les tensions demeurent vives. Ce conflit, qui aurait causé la mort d’au moins 100 soldats et civils des deux côtés et que chacun des gouvernements présente comme relevant de la légitime défense face à une agression, a provoqué un effet de ralliement national. En Thaïlande, des messages et des images à caractère nationaliste ont largement circulé sur les médias sociaux et ont été intégrés à la campagne électorale, le BJT d’Anutin Charnvirakul se positionnant comme le défenseur de l’intégrité territoriale et de la sécurité nationale. La montée du sentiment nationaliste a rendu plus difficile pour le Parti du peuple une nouvelle mobilisation de son électorat progressiste ainsi que des électeurs centristes préoccupés par les menaces perçues à la souveraineté et au statut du pays en tant que nation.
Si les précédentes formations progressistes thaïlandaises — le parti Future Forward et le parti Move Forward — s’étaient montrées plus critiques à l’égard de la militarisation de la vie politique et sociale, le Parti du peuple a adopté un ton plus modéré, établissant une distinction entre les généraux associés à des coups d’État et les soldats engagés en première ligne. Ce repositionnement, conjugué à d’autres ajustements — notamment un recul par rapport à son appui à la révision de la loi sur la lèse-majesté, un éloignement de ses origines issues des mouvements sociaux, et son vote en faveur d’Anutin Charnvirakul au poste de premier ministre en échange de la tenue d’élections anticipées et d’un référendum sur la rédaction d’une nouvelle constitution — a suscité le mécontentement d’une partie de ses partisans les plus engagés dans les réformes.
Néanmoins, le Parti du peuple semble avoir estimé qu’il était nécessaire d’adopter cette stratégie non seulement pour tenter de remporter l’élection de 2026, mais aussi pour pouvoir mettre en œuvre son programme de réformes en accédant au pouvoir et en le conservant pendant toute la durée d’un mandat parlementaire. Il se retrouve toutefois aujourd’hui non seulement dans les rangs de l’opposition, mais également confronté à des menaces juridiques persistantes.
Les analyses de la défaite électorale du Parti du peuple mettront vraisemblablement l’accent sur les effets de l’interdiction de dix ans d’exercer toute fonction politique imposée à Pita Limjaroenrat. Depuis son entrée en fonction à la tête du parti, Natthaphong Ruengpanyawut, l’actuel chef du Parti du peuple, a souvent été jugé moins bon que Pita Limjaroenrat et que l’ancien chef du parti Future Forward, Thanathorn Juangroongruangkit, notamment en ce qui concerne le charisme et la popularité. Cela dit, d’autres différences importantes distinguent les événements de 2026 du contexte récent. Par exemple, la période ayant précédé l’arrivée en première place du parti Move Forward en 2023 avait été marquée par un vaste mouvement social contestant l’élite politique et réclamant des changements. Un tel élan ne s’est pas manifesté en faveur du Parti du peuple. L’élection de 2026 s’est ainsi apparentée davantage à une compétition électorale classique entre partis politiques relativement bien institutionnalisés qu’à un affrontement entre un mouvement de réforme et l’establishment.
En outre, contrairement aux partis issus de la junte ou appuyés par l’armée au cours des dernières années, le BJT s’est présenté comme un représentant plus modéré de l’establishment conservateur thaïlandais. S’il affirme clairement défendre les principes de nation, religion et monarchie, le parti a historiquement fait preuve de pragmatisme dans l’élaboration des politiques publiques — la décriminalisation du cannabis en 2022 en constituant un exemple notable. Le BJT a également repris certains éléments de la stratégie populiste associée à Thaksin Shinawatra en mettant en place un système gouvernemental de copaiement des coûts pour les produits alimentaires et d’autres biens de première nécessité afin de répondre aux préoccupations liées au coût de la vie. Son ouverture déclarée à une décentralisation accrue du pouvoir politique vers les provinces ainsi qu’à un abandon progressif de la conscription militaire s’inscrit aussi dans des réformes défendues par le Parti du peuple.
Il convient également de souligner la flexibilité idéologique dont le BJT a fait preuve dans la formation de ses alliances politiques. De 2000 à 2007, Anutin Charnvirakul a occupé un poste de cadre supérieur au sein du parti Thai Rak Thai de Thaksin Shinawatra, alors considéré comme la principale menace politique à l’endroit de l’establishment thaïlandais. Après que la Cour constitutionnelle thaïlandaise lui a imposé, ainsi qu’à d’autres dirigeants du parti, une interdiction d’exercer des fonctions politiques pendant cinq ans en raison de leur affiliation au parti Thai Rak Thai, il est devenu chef du BJT et a contribué à en faire une force politique régionale dominante dans le bas nord-est du pays. Il s’est ainsi positionné comme un acteur charnière auprès des grands partis, appuyant tantôt le Pheu Thai, tantôt des partis soutenus par l’armée.
Cette ouverture a permis au BJT de recruter des membres issus d’autres partis, factions et clans — y compris du Pheu Thai — afin de renforcer son équipe chargée de l’élaboration des politiques et son réseau de politiciens locaux influents en vue d’accroître ses gains électoraux. La réputation du Pheu Thai a été fortement ébranlée après la destitution de la première ministre Paetongtarn Shinawatra en août 2025, à la suite d’un appel téléphonique jugé conciliant envers le Cambodge avec son ancien dirigeant de longue date (et actuel président du Sénat cambodgien), Hun Sen, au début du conflit frontalier. Par ailleurs, l’éloignement du BJT par rapport aux partis conservateurs alignés sur l’armée et désormais discrédités l’a rendu plus acceptable aux yeux des électeurs centristes, tout en offrant moins de prise au Parti du peuple progressiste pour structurer un discours d’opposition.
La politique étrangère de la Thaïlande et les implications pour le Canada
Miser sur une stabilité durable de la politique intérieure thaïlandaise demeure un pari tant que subsistent d’importantes divisions internes quant à l’identité du pays et à son orientation pour l’avenir. Toutefois, un mandat plus long qu’à l’habitude pour Anutin Charnvirakul au poste de premier ministre offrirait au moins la continuité des politiques publiques qui a fait défaut à la Thaïlande pendant de nombreuses années, le pays ayant connu une succession rapide de premiers ministres.
Des pays comme le Canada peuvent envisager d’approfondir leur engagement avec une Thaïlande plus active sur la scène internationale et qui, à l’instar du Canada, cherche à diversifier ses partenariats dans un environnement mondial de plus en plus complexe. Dans les milieux de la politique étrangère thaïlandaise, il est fréquemment avancé que le pays s’est montré excessivement axé sur ses enjeux internes depuis le début du cycle d’interruptions de gouvernements élus par des acteurs non élus, amorcé avec le coup d’État de 2006 ayant mené à la destitution de Thaksin Shinawatra. Depuis lors, les gouvernements thaïlandais, tant civils que militaires, se sont principalement concentrés sur la gestion de crises internes et sur la consolidation de leur soutien et de leur légitimité à l’échelle nationale. Pendant ce temps, d’autres pays d’Asie du Sud-Est ont progressivement éclipsé la Thaïlande, affichant de meilleurs résultats en matière de croissance et de stabilité macroéconomique, et assumant un rôle plus important dans les affaires politiques mondiales.
Un changement notable durant la campagne électorale de 2026 a été le retour explicite de la politique étrangère au premier plan. Le BJT comme le Parti du peuple ont reconnu que, dans un ordre international en mutation où les certitudes d’autrefois ne peuvent plus être tenues pour acquises, il est impératif que la Thaïlande adopte une posture proactive sur la scène mondiale. Sihasak Phuangketkeow, diplomate de carrière chevronné et respecté, nommé ministre des Affaires étrangères en septembre 2025, devrait demeurer en fonction. Le Canada pourra poursuivre sa collaboration avec lui dans des domaines d’intérêt commun, notamment l’énergie propre et la finalisation de l’accord de libre-échange Canada–Thaïlande.
Le Canada devra toutefois faire preuve de discernement dans son engagement. Si la doctrine de politique étrangère du premier ministre canadien Mark Carney accorde une place réelle à l’approche de pragmatisme fondé sur les valeurs, il conviendra de demeurer attentif au fait que les lois et les institutions thaïlandaises continuent d’être utilisées à des fins politiques contre certains contestataires de l’establishment, dont quelques-uns ont trouvé refuge au Canada. Le cycle semble suspendu, mais il n’a pas encore été rompu.
• Édition par Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, et Ted Fraser, rédacteur principal, FAP Canada.