Le premier ministre Mark Carney se rendra à Beijing du 13 au 17 janvier, marquant la première visite d’un premier ministre canadien en Chine depuis 2017. Cette visite survient dans un contexte de pressions économiques et politiques croissantes de l’administration du président américain Donald Trump. Elle reflète les objectifs affirmés du gouvernement Carney de diversifier les partenariats économiques du Canada et de doubler le commerce hors États-Unis au cours de la prochaine décennie. Parallèlement, elle souligne la complexité de l’engagement avec la Chine à un moment de compétition géopolitique, de coercition économique et d’inquiétudes sécuritaires grandissantes.
1. Qu’est-ce qui fera de cette visite un réel succès pour le premier ministre Carney ?
La réussite dépendra de la capacité du premier ministre Carney à trouver un équilibre délicat entre la saisie des opportunités économiques – particulièrement dans le secteur de l’énergie – et la protection de la sécurité nationale et économique du Canada.
Il devra aussi gérer les intérêts internes concurrents, des constructeurs automobiles de l’Ontario aux producteurs de canola de la Saskatchewan, tout en restant attentif aux ententes avec Beijing susceptibles d’affecter les relations canado-américaines, notamment en vue des négociations à venir de l’ACEUM.
Cette visite sera scrutée de près au Canada, aux États-Unis et dans les capitales de l’Indo-Pacifique comme un test de la capacité du Canada à mener un engagement économique pragmatique avec Pékin, sans compromettre son autonomie stratégique ni sa sécurité économique. Le fond et la forme compteront. Une visite réussie exigera discipline, clarté stratégique et exécution méticuleuse de la part du gouvernement canadien.
2. Quelles ententes économiques et aboutissements seront à l’ordre du jour ?
Il est envisageable de voir émerger des ententes autour de l’énergie, tant traditionnelle que propre. La Chine est déjà un acquéreur important du pétrole brut et du GNL canadiens. L’incertitude entourant l’approvisionnement pétrolier vénézuélien crée des opportunités supplémentaires pour accroître nos exportations énergétiques. Le premier ministre a également signalé un intérêt pour la coopération en technologie climatique et énergie verte, bien que les détails fassent défaut. Toutes les déclarations relatives aux investissements climatiques au Canada seront particulièrement importantes à observer.
Quant aux tarifs douaniers sur les VE et le canola, le Canada devra procéder avec prudence. En raison de la complexité et de la charge politique particulière de ces dossiers, Ottawa ne devrait pas se précipiter pour conclure des ententes susceptibles de rendre le Canada vulnérable à long terme. Les décisions sur les tarifs imposés aux VE seront étroitement liées aux discussions sur l’avenir du secteur automobile canadien et son intégration continue dans les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. L’ordre et le calendrier de l’imposition éventuelle de tarifs sur les VE fabriqués en Chine dépendront non seulement des discussions avec Pékin, mais aussi de celles avec Washington.
Plus largement, le Canada doit adopter une approche sélective pour l’engagement économique avec la Chine. Nous devons nous engager là où les intérêts s’alignent clairement – notamment en énergie –, diversifier au-delà de la Chine dont nous dépendons excessivement (canola, minéraux critiques), et éviter la coopération dans des secteurs sensibles comme l’IA, le quantique, les technologies à double usage, la défense et la sécurité.
Enfin, pour tirer profit économiquement de la Chine, le Canada doit se doter de barrières internes solides, de mécanismes d’examen actualisés des investissements et d’outils robustes contre les interférences externes et les risques cybernétiques, afin de protéger sa sécurité et ses intérêts stratégiques.
3. Quelles précautions le Canada doit-il prendre dans son engagement avec la Chine ?
Le Canada doit se souvenir que la Chine a une historique d’instrumentalisation des relations économiques à des fins politiques. Le Parti communiste chinois a déployé de la coercition économique non seulement contre le Canada, mais aussi contre l’Australie, le Japon, l’UE et bien d’autres.
La dépendance excessive envers un partenaire unique, quel qu’il soit, constitue un risque, particulièrement dans l’environnement actuel de turbulences géopolitiques. Le Canada a appris cette leçon à la dure avec la Chine, et de plus en plus avec les États-Unis.
Un engagement pragmatique et un dialogue avec la Chine sont nécessaires, mais le Canada ne peut se permettre d’être naïf ni de succomber à l’amnésie diplomatique. Nous devons plutôt continuer à diversifier nos partenariats internationaux et à approfondir nos liens avec le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, l’Australie, les Philippines, l’Indonésie, l’Inde et l’Europe. Le Canada a des options à sa disposition et doit les saisir plutôt que de répéter les erreurs du passé.
4. Un « partenariat stratégique » avec la Chine renforcerait-il la position du Canada face aux États-Unis ?
Un « partenariat stratégique » ne constitue pas le cadre approprié pour les relations Canada-Chine. Le Canada a accepté un tel partenariat en 2005 durant une période plus optimiste quand la Chine avait un chef d’État différent. Un grand nombre de choses ont changé durant ces dernières décennies.
La Chine demeure un partenaire économique, mais aussi un concurrent. Dans plusieurs secteurs, les politiques du Parti communiste chinois vont à l’encontre des intérêts canadiens, que ce soit concernant l’Ukraine, la mer de Chine méridionale, l’Arctique ou sur les questions de droits humains et ingérence étrangère.
Il s’agit d’une relation complexe comprenant à la fois opportunités et risques réels, et elle resterait telle qu’elle est pour l’avenir proche.
Ce qui renforce véritablement la position du Canada auprès des États-Unis, ce sont les investissements domestiques stimulant la productivité, propulsant les grands projets, investissant dans l’IA, quantique et autres technologies émergentes, et diversifiant et approfondissant les relations avec les partenaires fiables en Europe et en Asie.
5. À quoi doivent s’attendre les observateurs durant cette visite ?
La visite devrait produire des résultats concrets, notamment de nouvelles ententes et engagements pour coopérer dans des secteurs précis, particulièrement en matière d’initiatives climatiques et de technologies vertes. Les apparences et la rhétorique entourant cette visite seront tout aussi importantes.
Le langage compte énormément. Les observateurs devraient trouver des preuves que l’approche du Canada envers la Chine demeure lucide, que l’engagement économique soit soigneusement géré et qu’il ne bascule pas vers un alignement stratégique. Maintenir un intérêt pour la sécurité économique et préserver l’autonomie stratégique du Canada doivent demeurer primordiaux.
L’engagement sélectif et le dialogue continu avec la Chine sont essentiels. Toutefois, ranger cet engagement dans le cadre d’un partenariat stratégique, comparable aux relations qu’entretient le Canada avec le Japon ou l’Australie, risquerait de brouiller les distinctions importantes sur la façon dont le Canada se positionne face à ses partenaires, concurrents et adversaires systémiques. La manière dont cette ligne est tracée, en fond comme en forme, mérite d’être observée de près durant la visite de cette semaine.