La Corée du Sud occupe une position inhabituelle dans l’économie matérielle de l’intelligence artificielle (IA). Deux de ses entreprises phares — SK hynix et Samsung Electronics — fournissent la mémoire à large bande passante, ou HBM, dont dépendent les systèmes d’IA les plus avancés. En juin 2026, les semi-conducteurs représentaient 43,8% des exportations sud-coréennes.
Or, l’avantage du pays se situe dans une couche précise de la chaîne de valeur de l’IA : celle qui va des puces et de la mémoire aux centres de données et aux capacités de calcul, puis aux modèles et aux applications bâtis sur ces fondations. La valeur de cette couche dépend toutefois d’intrants que Séoul ne maîtrise pas entièrement. Le gouvernement sud-coréen cherche maintenant à transformer cet avantage commercial en une ambitieuse stratégie industrielle nationale couvrant les puces, les infrastructures de calcul, les modèles d’IA nationaux et la robotique industrielle — autrement dit, l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA.
La réussite de cette stratégie dépendra cependant de l’accès à des ressources sur lesquelles la Corée du Sud exerce peu de contrôle : l’électricité, l’eau, un bassin suffisant de talents en ingénierie, des matériaux en amont largement fournis par le Japon, ainsi que les autorisations de Washington au titre des contrôles à l’exportation. Le Canada possède — ou pourrait posséder — plusieurs de ces intrants. Pourtant, l’interdépendance entre l’IA et les semi-conducteurs demeure marginale dans l’agenda bilatéral Canada–Corée du Sud. La placer au cœur de la relation représente une occasion concrète.
Une position distincte dans la chaîne de valeur l’IA et des semi-conducteurs
Les économies de l’Asie du Nord-Est abordent les enjeux de l’IA et des semi-conducteurs de façons différentes. Le Japon a reconstruit son influence industrielle mondiale autour de goulots d’étranglement stratégiques, notamment les plaquettes de silicium, les photorésistants, les produits chimiques spécialisés et l’équipement de fabrication. Il s’est ainsi intégré aux réseaux de production de ses alliés.
Taïwan, pour sa part, a élargi sa plateforme indépendante de fonderie de semi-conducteurs — qui consiste à fabriquer des puces conçues par d’autres entreprises — pour développer un écosystème d’IA plus vaste couvrant l’emballage avancé, les serveurs d’IA et l’intégration de systèmes.
Alors que le Japon tire sa force de sa position de fournisseur incontournable d’intrants et que Taïwan mise sur la fabrication à une échelle qu’aucun concurrent ne peut facilement reproduire, la Corée du Sud occupe une position différente.
Elle dépend du maintien d’un duopole dans un composant critique précis : la mémoire à large bande passante. Elle cherche maintenant à étendre cette force à l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA. La HBM est devenue un intrant rare et essentiel pour l’infrastructure d’IA. SK hynix détient environ les deux tiers du marché mondial de la HBM selon les revenus, tandis que Samsung Electronics fournit l’essentiel du tiers restant.
Contrairement à la capacité de fonderie, la production de HBM ne peut être rapidement reproduite par de nouveaux concurrents grâce à de simples investissements en capital. La mémoire à large bande passante est fabriquée en empilant des puces mémoire en plusieurs couches. Le véritable défi consiste à parvenir à les faire fonctionner de façon fiable et à un rendement suffisant. Cette expertise se construit progressivement au fil des cycles de fabrication; elle ne s’acquiert pas uniquement par l’achat d’équipement.
L’ampleur des engagements nationaux de la Corée du Sud reflète un pari : la demande pour l’infrastructure d’IA sera durable plutôt que cyclique.
Cela dit, les investissements actuellement prévus mobilisent des capitaux pour la prochaine décennie. Le 29 juin, le président Lee Jae-myung a annoncé plus de 790 milliards de dollars canadiens en engagements d’investissement des entreprises dans ce que son gouvernement appelle les trois axes des semi-conducteurs, de l’IA physique et des centres de données.
Samsung Electronics et SK hynix construiront de nouvelles installations de fabrication de mémoire dans le sud-ouest du pays. Une nouvelle grappe industrielle à Chungcheong se concentrera sur l’emballage avancé.
SK Group, GS Group, et Naver déploieront des centres de données visant une capacité additionnelle de plus de 18 GW d’ici 2035.
Au-delà des installations industrielles, la Corée du Sud investit également dans les couches de calcul et de logiciels. Dans le cadre d’une entente conclue lors du sommet de l’APEC de 2025 à Gyeongju, elle prévoit déployer environ 260 000 unités de traitement graphique de NVIDIA d’ici 2030, réparties entre le gouvernement et plusieurs entreprises, dont Samsung, SK hynix, Hyundai Motor Group et Naver Cloud. Cette capacité doit accélérer l’entraînement et l’exploitation de modèles d’IA. Le ministère sud-coréen des Sciences et des TIC finance aussi un projet de modèle de fondation souverain afin de créer des modèles d’IA compétitifs en langue coréenne.
Ce que la Corée du Sud tente de bâtir, sur le plan de l’intégration verticale, est plus ambitieux que ce qu’ont jusqu’ici entrepris Tokyo ou Taipei. Il s’agit néanmoins d’un pari fondé sur des bases incertaines. Les activités de fonderie de Samsung représentent moins de 10% du marché mondial, loin derrière TSMC, qui en détient environ 70%. Le secteur sud-coréen de la conception de puces demeure aussi sous-développé. Des entreprises locales d’accélérateurs, comme Rebellions et FuriosaAI, doivent rivaliser avec l’écosystème matériel et logiciel beaucoup plus établi de NVIDIA. En somme, si la Corée du Sud domine une couche essentielle de cette chaîne de valeur, elle demeure dépendante d’autres pays pour plusieurs couches en amont et en aval.
Des contraintes qui s’accumulent
La contrainte physique la plus immédiate est l’accès à l’électricité. La grappe de semi-conducteurs de Yongin, qui dispose actuellement d’environ 2 GW de capacité locale de production d’électricité, nécessitera de 15 à 16 GW lorsqu’elle sera pleinement opérationnelle. Cela équivaut à environ le quart de la demande de la région métropolitaine de Séoul, qui compte quelque 25 millions d’habitants.
En août 2026, le gouvernement sud-coréen, la Korea Electric Power Corporation, Samsung et SK hynix ont conclu des ententes établissant un calendrier échelonné pour combler cet écart. Les nouvelles installations du sud-ouest devraient recevoir les premiers approvisionnements en électricité à compter de 2029, tandis que Yongin ne devrait atteindre son approvisionnement complet qu’en 2041. La difficulté est claire : les installations industrielles peuvent être financées et construites relativement rapidement, mais les réseaux de transport et les capacités de production d’électricité exigent des délais beaucoup plus longs.
La deuxième contrainte est celle des talents. L’Association coréenne de l’industrie des semi-conducteurs estime que le secteur aura besoin de 304 000 travailleurs d’ici 2031, ce qui pourrait se traduire par une pénurie d’environ 54 000 personnes.
Cette pression est déjà manifeste. En 2024, les cinq programmes universitaires liés aux entreprises de semi-conducteurs — deux associés à Samsung et trois à SK hynix — ont offert 77 places. Or, 138 étudiants admis ont refusé leur place, choisissant plutôt la médecine, la pharmacie ou les programmes de sciences de la Seoul National University, malgré la perspective d’un emploi garanti chez les deux principaux fabricants de puces du pays.
La troisième contrainte se trouve au sein même de la HBM : la dépendance de la Corée du Sud envers le Japon. L’empilement de puces mémoire nécessaire à la production de HBM exige des matériaux et des outils dominés par des fournisseurs japonais. Une part importante des plaquettes de silicium provient de Shin-Etsu, tandis que DISCO détient plus de 90% du marché mondial des équipements servant à amincir et à découper les plaquettes.
L’objectif de Séoul d’accroître son autosuffisance en matériaux, pièces et équipements à 50% d’ici 2030 reconnaît cette vulnérabilité, sans toutefois indiquer clairement dans quelle mesure cet objectif est réalisable. L’économie qui fournit au monde une grande partie de la mémoire nécessaire à l’IA dépend elle-même fortement d’intrants japonais
Les contraintes politiques sont tout aussi importantes et renvoient largement à Washington. In September, the U.S. Commerce Department En septembre, le Département du commerce des États-Unis a retiré le statut de « utilisateur final validé » aux installations de Samsung et de SK hynix en Chine, le remplaçant par des autorisations annuelles.
Comme près du tiers de la production de mémoire des deux entreprises est fabriquée en Chine, une part importante de la production sud-coréenne dépend désormais de permissions politiques annuelles accordées par un autre pays plutôt que de conditions commerciales stables. Les droits de douane ajoutent un niveau supplémentaire d’incertitude. Dans le cadre bilatéral conclu avec les États-Unis en novembre 2025, Washington s’était engagé à offrir aux fabricants sud-coréens des conditions « non moins favorables » que celles accordées dans tout futur accord couvrant les semi-conducteurs. Les autorités sud-coréennes ont interprété cet engagement comme une garantie de parité avec Taïwan.
Cette clause a toutefois été mise à l’épreuve peu après son entrée en vigueur. En janvier 2026, Washington a imposé des droits de douane de 25% sur certaines puces destinées à l’IA, puis a conclu une entente avec Taïwan fondée sur une logique différente. Les entreprises taïwanaises qui investissent aux États-Unis pourraient importer des puces exemptes de droits de douane jusqu’à concurrence de deux fois et demie la capacité qu’elles ajoutent au pays, en contrepartie de 250 milliards de dollars américains en investissements. Puisque les avantages consentis à Taïwan reposent sur l’investissement aux États-Unis plutôt que sur un taux tarifaire, la signification concrète de l’engagement de traitement « non moins favorable » envers la Corée du Sud demeure incertaine. Taïwan a également obtenu l’assurance de bénéficier d’un traitement qui ne serait pas moins favorable que celui accordé aux autres pays. L’interprétation de ces dispositions relève ultimement de Washington.
Bâtir un programme Canada–Corée du Sud
Les obstacles auxquels se heurte la Corée du Sud dans sa volonté de bâtir une chaîne de valeur complète de l’IA ouvrent la voie à un rapprochement avec le Canada.
L’architecture institutionnelle de cette coopération existe déjà. Elle comprend l’Accord de libre-échange Canada–Corée, le Partenariat stratégique global conclu en 2022, le protocole d’entente de 2023 sur les minéraux critiques et l’énergie propre, ainsi que le Comité de coopération industrielle Canada–Coréeétabli en janvier 2026.
Ces cadres ne sont toutefois pas encore centrés sur les puces d’IA. La mission commerciale d’Équipe Canada en République de Corée, en avril 2026, a mené à la signature de neuf accords dans les domaines du lithium, de la cybersécurité, du tourisme et de l’équipement industriel, mais aucun ne portait directement sur les semi-conducteurs ou les capacités de calcul liées à l’IA. Le financement de la recherche présente une lacune semblable. L’appel conjoint Canada–Taïwan appuie des projets de recherche sur les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle, tandis que l’appel Canada–Corée du Sud porte sur les technologies quantiques.
La stratégie nationale du Canada en matière d’intelligence artificielle,L’IA pour tous, lancée en juin 2026, fait notamment de l’infrastructure souveraine en IA et des partenariats mondiaux fiables des priorités. Trois mesures pourraient donner une substance concrète à un programme Canada–Corée du Sud axé sur l’IA et les semi-conducteurs.
1. La coopération énergétique devrait être envisagée comme un enjeu industriel, et non seulement comme une relation commerciale fondée sur les exportations de carburants. En juin 2026, la Corée du Sud a convenu de tripler ses importations de pétrole brut canadien et visait l’importation annuelle de 3,4 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié canadien, sous réserve de sa participation à la deuxième phase de GNL Canada. Or, l’expansion de l’IA en Corée du Sud est limitée par l’accès à l’électricité, et non par l’accès aux combustibles. Les cargaisons de pétrole brut et de GNL peuvent être achetées, revendues ou redirigées. Les capacités de production électrique et les lignes de transport, elles, ne s’importent pas et prennent souvent une décennie ou plus à construire. Le dialogue stratégique sur la sécurité énergétique coprésidé par les deux gouvernements devrait donc intégrer un volet consacré aux infrastructures nécessaires à l’IA : planification des réseaux électriques, petits réacteurs modulaires et études de faisabilité conjointes sur l’implantation, au Canada, de capacités de calcul exploitées par des entreprises coréennes dans des régions disposant d’une capacité électrique excédentaire garantie. La Corée du Sud pourrait financer des installations industrielles et des centres de données.
2. La coopération Canada–Corée du Sud en matière de minéraux critiques devrait explicitement inclure les intrants nécessaires aux semi-conducteurs. La Corée du Sud importe plus de 95% de ses minéraux critiques. À la suite de restrictions à l’exportation imposées ailleurs, le Canada est devenu son principal fournisseur de germanium. Le gallium suit une trajectoire similaire. Ces deux métaux sont essentiels aux semi-conducteurs à haute performance ainsi qu’aux composants électroniques utilisés dans l’alimentation des centres de données. En juillet 2026, Ottawa s’est engagé à verser 400 millions de dollars canadiens, par l’intermédiaire du Fonds de croissance du Canada, afin de presque doubler les capacités nationales de production de germanium et d’antimoine, tout en envisageant l’ajout de production de gallium. L’Agence internationale de l’énergie classe ces métaux parmi les plus vulnérables aux perturbations de l’approvisionnement, alors que la croissance des semi-conducteurs et de l’IA intensifie la demande. Le plan Canada–Corée du Sud sur le stockage de minéraux critiques,, attendu d’ici la fin de 2026, devrait donc viser explicitement les métaux mineurs utilisés dans les semi-conducteurs. Les engagements coréens devraient être associés à des projets canadiens de transformation intermédiaire, plutôt que de se limiter aux intrants nécessaires aux batteries.
3. Il est nécéssaire d’ouvrir des canaux de recherche et de talents dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs. Le Canada dispose d’atouts concurrentiels dans les semi-conducteurs composés, la photonique et l’emballage avancé, ainsi que des installations nécessaires pour les mettre à l’échelle. Le Centre de fabrication de photonique du Canada, l’installation d’emballage d’IBM à Bromont et l’initiative FABrIC de 223 millions de dollars canadiens en sont des exemples. Ces capacités pourraient contribuer à atténuer certains des goulots d’étranglement de la Corée du Sud en matière de HBM, d’interconnexions optiques et d’équipements écoénergétiques.
Le prochain appel à propositions conjoint du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et de la National Research Foundation of Korea devrait cibler les semi-conducteurs pour l’IA et les technologies quantiques. Il devrait également prévoir la participation de l’industrie et favoriser la mobilité des diplômés, des chercheurs et des étudiants. Une telle collaboration aiderait la Corée du Sud à combler ses lacunes en ingénierie tout en donnant aux chercheurs canadiens un meilleur accès aux entreprises qui dominent le marché mondial de la mémoire avancée. Les discussions entre experts et hauts fonctionnaires des deux pays en 2025 avaient déjà identifié une occasion précise : le déploiement d’équipement d’IA sud-coréen dans des centres de données canadiens. Les deux pays ont donc une base sur laquelle bâtir.
La stratégie sud-coréenne en matière de puces d’IA dépendra de sa capacité à sécuriser les intrants physiques et politiques nécessaires pour bâtir, à l’échelle annoncée, une chaîne de valeur complète. Le Canada possède plusieurs de ces intrants et dispose déjà de cadres bilatéraux pouvant servir à les mobiliser. L’enjeu consiste maintenant à faire de l’interdépendance entre l’IA et les semi-conducteurs un volet opérationnel du partenariat Canada–Corée du Sud.
Révisé par Erin Williams, directrice des programmes, et Ted Fraser, rédacteur en chef à la FAP Canada.