Comment le Canada et Taïwan peuvent faire équipe en matière d’IA, de puces et de minéraux critiques

Computex 2026 expo in Taipei
Un participant inspecte un présentoir de plaques de silicium de pointe au stand de Samsung Electronics Co. au salon Computex 2026 à Taipei, Taïwan, le 3 juin 2026. | Photo : Lam Yik Fei/Bloomberg gracieuseté de Getty Images

L’importance de Taïwan à l’ère de l’intelligence artificielle (IA) dépasse désormais la fabrication de semi-conducteurs. L’île joue un rôle central dans plusieurs portions de l’infrastructure physique dont dépend l’IA, notamment la fabrication de semi-conducteurs de pointe, le conditionnement de pointe des puces, la production de serveurs d’IA et les systèmes matériels écoénergétiques nécessaires à la formation et au fonctionnement de modèles d’IA avancés.

Taïwan établit désormais un lien explicite entre les semi-conducteurs, l’IA, les technologies de sécurité et les communications de nouvelle génération dans son plan relatif aux cinq secteurs industriels fiables, avec l’objectif de devenir un « partenaire technologique indispensable et fiable » pour les démocraties. L’île ne se présente plus seulement comme un fabricant de puces, mais comme un écosystème de matériel d’IA de confiance.

Pour le Canada, l’occasion n’est pas de reproduire le modèle taïwanais des semi-conducteurs, mais de créer des partenariats ciblés autour des capacités adjacentes dont l’infrastructure d’IA a de plus en plus besoin, notamment la recherche sur les semi-conducteurs d’IA, la photonique, les semi-conducteurs composés, les minéraux critiques et les technologies propres. La coopération entre le Canada et Taïwan irait ainsi au-delà de la résilience générale de la chaîne d’approvisionnement pour s’orienter vers un programme plus ciblé de complémentarité technologique.

Le modèle distinctif de semi-conducteurs de Taïwan

L’industrie taïwanaise des semi-conducteurs n’a pas pris son envol en copiant le modèle américain ou coréen verticalement intégré ni en s’appuyant sur un vaste marché intérieur. Son succès, centré avant tout sur l’entreprise Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), reposait sur une logique industrielle différente : le modèle de fonderie non diversifié. Contrairement au modèle intégré de fabrication, qui combine la conception, la fabrication et la vente de produits au sein d’une seule entreprise, TSMC s’est spécialisée dans la fabrication de puces conçues par d’autres. TSMC est ainsi devenue la première fonderie non diversifiée au monde, et a permis à Taïwan de se positionner comme la plateforme de production des concepteurs mondiaux de puces plutôt que comme un concurrent direct sur le marché des semi-conducteurs de marque.

L’État a joué un rôle important, mais pas en se substituant aux importations traditionnelles. Taïwan s’est lancée très tôt dans les semi-conducteurs, dans des conditions commerciales relativement ouvertes, et a utilisé le soutien public en recherche et développement pour découvrir un rôle viable dans une industrie en évolution rapide. En conséquence, TSMC domine l’industrie mondiale des semi-conducteurs, produisant environ 90 % des puces les plus avancées au monde requises pour les technologies de pointe, telles que les téléphones intelligents, les serveurs d’IA et le calcul de haute performance. Les conditions propices étaient des investissements à long terme dans les talents en ingénierie, des projets technologiques soutenus par l’État et une étroite harmonisation avec la montée des entreprises sans usine, c’est-à-dire des entreprises qui conçoivent et vendent des puces, mais qui externalisent leur fabrication.

C’est précisément pourquoi il ne faut pas voir le développement des semi-conducteurs à Taïwan sous le même angle que celui au Japon. La pertinence actuelle du Japon en matière de semi-conducteurs dépend fortement des matériaux, de l’équipement et de la profondeur industrielle, y compris les produits chimiques de haute pureté, les plaques de silicium, le matériel d’essai et les outils de fabrication de puces. La pertinence de Taïwan réside dans la fabrication de plateformes : le modèle de fonderie a permis aux entreprises mondiales sans usine de se concentrer sur la conception tout en s’appuyant sur des fabricants spécialisés tels que TSMC pour la production. Parallèlement, la Corée du Sud est devenue dominante particulièrement dans le domaine des puces mémoires grâce à des entreprises comme Samsung et SK Hynix (qui détiennent plus de la moitié du marché mondial des puces mémoires), tandis que Taïwan a consolidé sa position dans la fabrication en fonderie. La position stratégique de Taïwan ne vient donc pas de l’autosuffisance, mais d’une division stratégique du travail entre la conception et la fabrication des puces.

L’ère de l’IA prolonge cette logique plutôt qu’elle ne la renverse. Taïwan demeure un partenaire de fabrication pour les innovations d’autres pays, mais l’étendue de ce rôle a changé; en effet, ce qui était au départ une histoire de fonderie devient une affaire d’infrastructure d’IA. Comme l’IA avancée dépend de plus en plus de puces et d’un conditionnement de pointe, de l’intégration de mémoire à large bande passante, de serveurs d’IA et de systèmes matériels écoénergétiques, le rôle de plateforme de Taïwan s’étend de la fabrication de semi-conducteurs à l’infrastructure physique élargie qui rend l’IA possible.

D’un acteur majeur de la fonderie à une plateforme d’infrastructure d’IA

L’IA transforme l’industrie mondiale des puces. Alors que l’IA devrait contribuer à ce que la production mondiale de semi-conducteurs atteigne 150 000 milliards $ US, Taïwan se positionne non seulement comme un producteur de puces avancées, mais aussi comme une plateforme de confiance pour le matériel d’IA.

Sa stratégie de puces d’IA vise donc une modernisation de l’industrie et un positionnement géopolitique. L’avantage de Taïwan réside dans la capacité de fabrication de TSMC et dans l’écosystème élargi qui relie fabrication de puces, conditionnement, soutien à la conception, fabrication de serveurs et partenariats mondiaux de confiance.

Cette orientation se reflète dans le plan relatif aux cinq secteurs industriels fiables de Taïwan, qui associe les semi-conducteurs, l’IA, les technologies de sécurité, les industries de la défense et les communications de nouvelle génération. Ce plan fait de Taïwan bien plus qu’une plaque tournante de la fabrication, il définit l’île comme un partenaire technologique de confiance pour les économies démocratiques. Le gouvernement accorde la priorité à la recherche et au développement de pointe dans le domaine des semi-conducteurs, à la production d’essai, aux procédés de fabrication avancés, aux technologies de conditionnement, aux applications d’IA, à l’augmentation de la capacité de calcul, à la coopération internationale et aux solutions à faible consommation d’énergie. Ce programme dépasse largement le simple soutien accordé à TSMC. Il signale une tentative de consolider un écosystème matériel complet d’IA dans lequel les puces d’IA sont conçues, conditionnées, intégrées et déployées dans des réseaux fiables.

Le conditionnement de pointe est au cœur de cette évolution. Pour les décideurs politiques, la question n’est pas de savoir si les entreprises peuvent fabriquer des puces plus petites et plus rapides, mais si elles peuvent intégrer des processeurs, de la mémoire et d’autres composants afin d’atteindre la vitesse, la bande passante et l’efficacité énergétique requises par les systèmes d’IA avancés. La technologie de conditionnement CoWoS de TSMC est déjà largement utilisée pour les puces d’IA, y compris les processeurs conçus par Nvidia, tandis que des entreprises taïwanaises comme MediaTek s’orientent vers des puces d’IA personnalisées. Ces développements suggèrent que le rôle de Taïwan s’étend de la fabrication de plaques à l’architecture élargie du matériel d’IA.

Ce changement est important, car le rendement en matière d’IA dépend de plus en plus de l’intégration, et non de la fabrication seule. Les systèmes d’IA avancés nécessitent une coordination étroite entre la puissance de calcul, la mémoire à large bande passante, les puces, le refroidissement et la gestion de l’énergie. Les forces de Taïwan en matière de conditionnement de pointe, de fabrication de puces et de coordination des fournisseurs lui confèrent donc un rôle de plateforme qui dépasse les capacités de fonderie de TSMC. La même logique s’étend aux serveurs d’IA et au matériel lié aux centres de données, alors que les partenariats de Foxconn avec Schneider Electric et OpenAI indiquent une évolution plus globale de la fabrication électronique vers les serveurs, les systèmes d’alimentation, le refroidissement et les technologies de gestion de l’énergie. Taïwan ne contrôle pas l’industrie mondiale des centres de données, qui reste fortement façonnée par les entreprises américaines d’infonuagique et d’IA, mais ses entreprises prennent de plus en plus d’importance dans la production des systèmes matériels qui permettent de former et de déployer des modèles d’IA à grande échelle.

Lien entre IA, énergie et puces

Le lien entre l’IA et les puces est aussi un lien entre l’IA et la sécurité énergétique. La durabilité du leadership taïwanais en matière de semi-conducteurs dépendra de ses capacités de fabrication et de conditionnement, et de sa possibilité de s’approvisionner en énergie fiable, abordable et de plus en plus sobre en carbone. Les usines de pointe, les installations de conditionnement, les serveurs d’IA et les centres de données sont tous très énergivores, ce qui fait des capacités en matière d’énergie et de la résilience du réseau des éléments essentiels de la stratégie technologique de Taïwan.

TSMC traite déjà cette question comme une contrainte d’ingénierie. En mai 2026, un cadre supérieur de TSMC a déclaré que l’augmentation de la demande en électricité liée à l’IA fait de l’efficacité énergétique – et non de la puissance de calcul brute – la principale contrainte qui s’exerce sur le développement des puces. Il a pointé directement le conditionnement de pointe, l’empilage de puces 3D et la photonique comme des moyens de plus en plus importants d’améliorer le rendement sans augmenter la consommation d’énergie. Cet argument est très important; il suggère que la frontière de la concurrence en matière d’IA évolue vers le rendement par watt, la gestion thermique et l’efficacité à l’échelle du système.

Pour Taïwan, la question devient un problème de résilience nationale, car l’île dépend fortement de l’énergie importée. En avril 2026, Taïwan a dû obtenir de nouvelles assurances concernant l’approvisionnement en gaz naturel liquéfié, les perturbations liées au conflit au Moyen-Orient suscitant des inquiétudes en matière de sécurité énergétique. Sa propre politique de patrie dénucléarisée, qui mène à la fermeture de toutes les centrales nucléaires de son territoire, compromet sa sécurité énergétique. Le même rapport décrit Taïwan comme fortement dépendante de l’énergie importée, et souligne la vulnérabilité d’une économie dont les industries les plus stratégiques nécessitent une énergie exceptionnellement fiable. Avec l’ajout de nouveaux centres de données et de capacités de conditionnement de l’IA, la sécurité énergétique et la résilience du réseau sont également des enjeux de politique industrielle.

Voilà qui crée une occasion plus précise de coopération entre le Canada et Taïwan, à l’intersection du matériel d’IA et de la résilience énergétique. Plus les ambitions de Taïwan en matière d’IA sont liées à l’efficacité énergétique et à la résilience des infrastructures, plus la pertinence du Canada réside non seulement dans les capacités liées aux semi-conducteurs, mais aussi dans les technologies et les ressources complémentaires nécessaires pour soutenir cette expansion. La prochaine étape consiste à transformer cette complémentarité en stratégie de coopération bilatérale ciblée.

Coopération entre le Canada et Taïwan

Pour le Canada, le lien de Taïwan entre l’IA et les puces crée l’occasion d’aller au-delà d’un programme conventionnel de résilience de la chaîne d’approvisionnement pour adopter une stratégie plus ciblée de complémentarité technologique. La force de Taïwan réside dans son rôle historique de plateforme qui relie fabrication avancée, conditionnement, soutien à la conception, fabrication de serveurs et partenariats mondiaux de confiance. L’occasion, pour le Canada, consiste à renforcer les capacités autour des intrants adjacents dont l’infrastructure d’IA a de plus en plus besoin, y compris la recherche en IA, l’informatique écoénergétique, la photonique, les minéraux critiques, l’énergie propre, la cybersécurité et la circulation des talents.

La base institutionnelle d’une telle coopération est plus solide que ce qui est souvent reconnu. Ottawa considère déjà les technologies de l’information et des communications, les technologies propres et l’énergie comme des secteurs prioritaires à Taïwan, tandis que les récents cadres bilatéraux (y compris l’accord sur la promotion et la protection des investissements étrangers de 2023, le cadre de collaboration sur la résilience des chaînes d’approvisionnement de 2023 et l’accord en matière de science, de technologie et d’innovation de 2024) fournissent des canaux pratiques pour transformer les liens technologiques entre le Canada et Taïwan en un partenariat plus stratégique en matière d’infrastructure d’IA.

Le fondement le plus concret d’une coopération plus approfondie est la collaboration dans la recherche à l’interface entre IA et semi-conducteurs. En 2026, le CRSNG et le Conseil de la science et de la technologie de Taïwan (NSTC) ont lancé un appel conjoint sur les semi-conducteurs et l’IA, chaque partie s’engageant à verser jusqu’à 1 million $ CA et jusqu’à 225 000 $ CA par projet triennal. L’appel se distingue par la façon dont il cadre la relation : les forces du Canada en matière d’IA et l’expertise taïwanaise en matière de semi-conducteurs doivent être réunies pour élaborer conjointement des solutions de semi-conducteurs fondées sur l’IA. Les domaines de recherche vont bien au-delà de la coopération générique et comprennent l’automatisation de la conception assistée par l’IA, la fabrication et le conditionnement de pointe, les puces d’IA à haute performance, les interconnexions, la photonique quantique, les semi-conducteurs composés, les systèmes microélectromécaniques et les bancs d’essai communs d’IA et de calcul de haute performance. La prochaine étape devrait consister à tirer parti de cette première ronde de financement par une participation accrue du secteur, une recherche commune et une infrastructure d’essais qui peut faire passer les projets de la recherche en laboratoire au prototypage et à la commercialisation.

La photonique et les semi-conducteurs composés constituent un autre secteur prometteur. La stratégie du Canada pour les minéraux critiques et les semi-conducteurs met en évidence les forces nationales en matière de recherche et développement, de conception, de fabrication spécialisée et de conditionnement de pointe, et note que le Centre de fabrication pour la photonique du Canada est la seule fonderie de semi-conducteurs composés non diversifiée d’Amérique du Nord. Le Canada possède également des capacités en phosphure d’indium, en arséniure de gallium et en nitrure de gallium. Ces domaines sont de plus en plus pertinents sur le plan stratégique, alors que la photonique et les interconnexions optiques à haute vitesse deviennent essentielles à l’efficacité des centres de données de l’IA. La prochaine étape consiste à déterminer comment les composants photoniques et les semi-conducteurs composés canadiens peuvent répondre à des besoins particuliers dans les chaînes d’approvisionnement des serveurs, du conditionnement et des centres de données d’IA de Taïwan.

Les minéraux critiques devraient également être recadrés dans l’infrastructure d’IA. Ottawa désigne explicitement les semi-conducteurs comme une chaîne de valeur prioritaire dans la stratégie pour les minéraux critiques et souligne l’importance du gallium, du germanium, de l’indium et d’autres intrants pour les semi-conducteurs composés. Ces matériaux permettent la production de puces et soutiennent l’électronique de pointe, les communications et les systèmes électriques dont dépend l’infrastructure d’IA. La coopération entre le Canada et Taïwan devrait donc se concentrer sur la détermination des intrants minéraux nécessaires aux industries taïwanaises des semi-conducteurs et du matériel d’IA et sur l’élaboration de voies fiables pour leur traitement, leur qualification et leur approvisionnement. Ces tâches permettraient de relier plus directement les activités en amont et les ambitions de transformation du Canada aux capacités de fabrication de Taïwan en aval.

L’énergie propre peut être le dernier pilier d’un programme d’infrastructure d’IA entre le Canada et Taïwan. Les ambitions taïwanaises en matière de semi-conducteurs et d’IA nécessitent une électricité fiable, abordable et de plus en plus faible en émission de carbone, tandis que les systèmes d’IA créent de nouvelles pressions sur la consommation d’énergie, le refroidissement et la stabilité du réseau. Le Canada peut apporter son expertise dans les domaines de la modernisation de réseaux, du stockage d’énergie, de la gestion de la demande, de l’efficacité énergétique industrielle et de l’intégration d’énergie à faible émission de carbone. La coopération bilatérale pourrait se concentrer sur l’application de ces capacités aux installations de semi-conducteurs, aux centres de données d’IA et à d’autres infrastructures technologiques à forte consommation d’énergie, pour lier directement la coopération en matière d’énergie propre à la résilience industrielle de Taïwan.

L’occasion se présente maintenant au Canada et à Taïwan de transformer leurs forces complémentaires en un partenariat plus ciblé en matière d’infrastructure de puces d’IA. Les accords bilatéraux conclus en 2023 et 2024 jettent les bases d’une coopération plus approfondie en matière de recherche, d’investissement, de résilience de la chaîne d’approvisionnement, de minéraux critiques et de technologies propres. Il faudrait donner la priorité à l’utilisation de ces cadres pour relier les capacités canadiennes en recherche sur l’IA, les technologies spécialisées, les matériaux et les systèmes énergétiques aux forces de Taïwan en matière de fabrication de semi-conducteurs et d’intégration de matériel. Une telle coopération aiderait le Canada à approfondir son rôle dans les chaînes d’approvisionnement visant les technologies stratégiques tout en soutenant les efforts de Taïwan pour rendre son infrastructure d’IA plus efficace et résiliente.

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Révision : Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, et Ted Fraser, rédacteur principal, FAP Canada.

Sun Ryung Park

Sun Ryung Park Ph.d. est chercheuse-boursière principale, Asie du Nord-Est, à la Fondation Asie-Pacifique du Canada. Elle s'intéresse à la transition écologique, à la sécurité énergétique et à la transformation numérique dans la région Asie-Pacifique.

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