L’épreuve réelle de la visite de M. Mark Carney en Chine

Mark Carney May 2025 press conference
Capture d’écran du premier ministre Mark Carney lors d’un point de presse à la suite du Forum de planification du Cabinet, le 21 mai 2025, tiré de https://www.youtube.com/watch?v=N1FsRWkgcpw et de la chaîne YouTube « Prime Minister of Canada » (https://www.youtube.com/@CanadianPM), via Wikimedia Commons.

La visite du premier ministre Mark Carney en Chine marque une étape importante dans les relations bilatérales avec Beijing. Elle signale l’intention d’Ottawa d’améliorer une relation tendue, alors que le Canada navigue simultanément les menaces de l’administration Trump.

Du point de vue canadien, les objectifs sont clairs et pragmatiques : explorer les opportunités commerciales et d’investissement, et alléger les frictions, notamment les tarifs chinois sur le canola, le porc et les produits de la mer canadiens. Si cette visite peut servir les intérêts du Canada, sa réussite ne devra pas être mesurée à l’aune d’un « partenariat stratégique » renouvelé, mais à la capacité de M. Carney à sécuriser des gains économiques concrets sans compromettre la sécurité et l’autonomie stratégique à long terme. Pour y parvenir, trois priorités s’imposent : résister aux pressions de Pékin pour une conformité politique, placer la sécurité économique et la résilience au premier plan, et renforcer les garde-fous en matière de sécurité nationale.

Réduire la surdépendance du Canada envers les États-Unis et diversifier ses partenariats économiques sont des nécessités stratégiques. Cependant, la diversification ne signifie pas un engagement indiscriminé. Cette distinction n’a jamais été aussi cruciale dans l’approche du Canada envers le peuple de la République populaire de Chine. La Chine n’est pas simplement un autre marché à équilibrer avec les États-Unis : c’est un État à parti unique dont les dirigeants instrumentalisent les relations économiques pour des objectifs politiques, tout en déployant un agenda géopolitique souvent contraire aux intérêts canadiens. L’engagement avec le Parti communiste chinois comporte donc des conditions – explicites ou implicites – assorties d’attentes de conformité politique auxquelles le Canada devra résister. Le silence ou l’acquiescement face aux « intérêts fondamentaux » du PCC – notamment Taïwan et les droits humains – est souvent le prix exigé pour une coopération économique accrue.

Dans ce contexte, la récente réaction du Canada face aux développements à Taïwan est inquiétante. Après les exercices militaires chinoises près de Taïwan fin décembre, le communiqué d’Ottawa a été tardif et inhabituellement muet, surtout comparé aux réactions des autres démocraties. À un moment où Beijing teste clairement la résolution internationale, cette hésitation canadienne risque d’être perçue – non seulement à Beijing, mais aussi à Taipei et parmi les partenaires démocratiques régionaux – comme un signe d’incertitude stratégique de la part d’Ottawa. 

Le deuxième défi de la visite de M. Carney réside dans sa capacité à saisir les opportunités économiques avec la Chine sans approfondir la dépendance stratégique. Cela exige une approche granulaire de la coopération économique, distinguant les secteurs où l’engagement peut être géré de ceux où les risques l’emportent sur les avantages. La sécurité économique et la résilience ne doivent pas être reléguées à un simple avantage d’exportation, mais constituer le cadre directeur.

Là où la dépendance au marché chinois est déjà élevée, la priorité doit être la réduction des risques, et non l’expansion.  Le canola en est un cas évident. Ottawa doit impérativement obtenir un soulagement des tarifs douaniers, et la visite de M. Carney vise précisément cet accord. Mais l’objectif ne peut être de « restaurer » le statu quo : il s’agit de présenter un plan clair d’accélération de la diversification vers d’autres marchés au-delà de la Chine.

Dans les secteurs où un engagement canadien plus profond servirait les intérêts nationaux, notamment l’énergie conventionnelle et renouvelable, les liens commerciaux peuvent créer de réelles opportunités économiques.

Certains secteurs doivent être exclus. Là où les risques l’emportent de façon écrasante sur les opportunités commerciales – technologies sensibles à double usage, applications avancées de l’IA, espace, aérospatiale, infrastructures critiques, écosystèmes riches en données –, l’engagement doit cesser. Ces domaines ne sont pas de simples marchés commerciaux : ils sont intimement liés à l’appareil sécuritaire et à la politique industrielle étatique chinoise, et y coopérer expose le Canada à des risques sécuritaires et économiques majeurs.

Tout effort d’approfondissement des liens économiques avec la Chine doit s’accompagner d’une vigilance accrue en matière de sécurité nationale. La pression croissante de l’administration Trump ne doit pas occulter le fait que les préoccupations liées à la RPC demeurent : ingérence, cyberintrusions, répression transnationale, risques des partenariats de recherche et technologies à double usage. Les périodes d’engagement économique élargi sont précisément celles où les garde-fous sont indispensables. La visite de M. Carney devrait aboutir à des engagements concrets, notamment des défenses renforcées contre l’espionnage, la répression transnationale et l’ingérence, des mécanismes d’examen plus rapides et transparents, des règles claires pour la protection des infrastructures critiques, des directives plus strictes sur la recherche-sécurité et des contrôles d’exportation reflétant la compétition technologique actuelle.

M. Carney a raison de tester si une diplomatie pragmatique avec la Chine peut générer des bienfaits économiques pour le Canada. Mais il ne faut pas confondre dialogue et confiance, ni opportunités commerciales et alignement stratégique. Le véritable indicateur de succès ne sera pas une séance photo ou un communiqué, mais la capacité d’Ottawa à sécuriser des résultats économiques concrets tout en renforçant les garde-fous protégeant la souveraineté, la résilience et la sécurité du Canada. 

Cet article a paru dans The Globe and Mail  le 12 janvier 2026.

Vina Nadjibulla

Vina Nadjibulla s’est jointe à la Fondation Asie Pacifique du Canada (FAP Canada) à titre de vice-présidente, Recherche et Stratégie, en novembre 2023.

À ce poste, elle dirige les travaux de recherche, les activités de politique publique et les programmes de l’organisation liés à l’engagement du Canada dans l’Indo-Pacifique. Elle supervise notamment l’agenda de recherche de la FAP Canada ainsi que ses programmes phares, incluant les bourses de recherche et les initiatives de renforcement des capacités, les dialogues semi-officiels et parallèles, et les partenariats à travers l’Asie. Elle joue un rôle central dans l’orientation stratégique de la Fondation, le renforcement de son impact en matière de politique publique, et l’expansion de sa présence et de ses réseaux dans l’Indo-Pacifique.

Vina Nadjibulla est une commentatrice régulière des politiques étrangères canadiennes et des affaires indo-pacificques. Elle possède une expertise particulière en sécurité économique, concurrence entre grandes puissances et évolution des relations du Canada avec la Chine et l’Inde. Ses travaux visent à faire avancer l’agenda de diversification du Canada, à renforcer les partenariats stratégiques dans la région et à naviguer à l’intersection du commerce, de la sécurité et des technologies émergentes.

Fort de plus de vingt ans d’expérience en sécurité internationale et en diplomatie, Vina a travaillé avec des gouvernements, des organisations internationales, des centres de réflexion et des institutions philanthropiques en Amérique du Nord, en Asie et en Asie centrale. Ses activités ont couvert la résolution de conflits, les droits de la personne, la gestion des risques stratégiques et la diplomatie multilatérale.

Vina est professeure adjointe à la School of Public Policy and Global Affairs de l’Université de la Colombie-Britannique et chercheuse principale au Soufan Center. Elle détient une maîtrise en affaires internationales de l’Université Columbia. Citoyenne canadienne, elle est née dans l'ex-Union soviétique, a grandi en Afghanistan et a effectué ses études aux États-Unis. Vina parle couramment l’anglais, le russe et le farsi.

Summary Report: Canada–Philippines Track 1.5 Dialogue and Public Forum on Economic Security Co-operation Canada-China Relations: Principled Pragmatism or Quiet Accommodation? Carney’s Indo-Pacific Diplomacy and Canada’s New Middle-Power Strategy Read more >