À retenir
Les 13e élections législatives du Bangladesh, qui se sont tenues le 12 février 2026, sont les premières depuis le soulèvement étudiant de 2024 qui a mis fin à 15 ans de règne de Sheikh Hasina. Elles marquent l’exercice démocratique le plus important du pays en plus de dix ans. Le vote indique non seulement un retour à une politique électorale compétitive, mais aussi la fin de l’ère politique longtemps dominante des « deux bégums » du Bangladesh, soit la rivalité du pouvoir entre les anciennes premières ministres Sheikh Hasina et Khaleda Zia, inaugurant une transition de direction de deuxième génération sous le Parti nationaliste du Bangladesh. Alors que la gouvernance évolue dans le huitième pays le plus peuplé du monde, le résultat prépare le terrain pour un test déterminant de réforme institutionnelle, de reprise économique et de positionnement géopolitique.
En bref
- Cinquante et un partis politiques se sont présentés aux élections, la concurrence étant menée principalement entre le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et une alliance formée en février 2025 entre Jamaat-e-Islami et le Parti national des citoyens (NCP), dirigé par des étudiants. La Ligue Awami de Sheikh Hasina s’est vu interdire la participation après la révocation de son inscription, en attendant les procédures judiciaires liées aux violences de protestation de 2024 qui ont fait au moins 1 400 morts.
- Avec un taux de participation de 59,88 %, le BNP a obtenu une majorité écrasante, remportant 209 des 297 sièges déclarés, ce qui a porté Tarique Rahman au pouvoir à titre de premier ministre. Le parti Jamaat-e-Islami apparaît comme la principale opposition avec 68 sièges, tandis que le NCP, né de la contestation, fait son entrée au Parlement avec six sièges, dont son responsable Nahid Islam, laissant présager un Parlement avec un parti dominant au pouvoir et une certaine présence de l’opposition.
- Parallèlement au vote parlementaire, les citoyens ont aussi voté lors d’un référendum national en vertu de la Charte nationale de juillet, un cadre de réforme constitutionnelle suivant le soulèvement de 2024. Les propositions comprenaient la création d’un Parlement bicaméral avec une chambre haute de 100 membres, l’introduction d’une limite aux mandats des premiers ministres, l’élargissement de la représentation des femmes et le renforcement de la responsabilité judiciaire et parlementaire, appuyées par une majorité d’environ 60 %.
- Le Bangladesh a déployé près d’un million d’agents de sécurité, soit l’une des plus grandes mobilisations électorales de son histoire, pour protéger le scrutin. Le processus a été suivi par environ 400 observateurs internationaux, dont une mission de 200 membres de l’UE et des représentants du Canada. Ottawa a également versé 2 millions $ CA par l’intermédiaire du Programme des Nations Unies pour le développement à l’appui de l’administration et de la supervision des élections.
- La réaction internationale a été largement positive. Les États-Unis – qui avaient auparavant, en 2024, fait part de leurs inquiétudes quant au fait que les élections n’étaient ni libres ni justes – ont qualifié ce scrutin de réussite. Des félicitations ont également été adressées par le premier ministre indien Narendra Modi, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, l’ambassadeur de Chine à Dacca et le haut-commissariat du Canada au Bangladesh.
Les conséquences
1. Un « nouveau Bangladesh » sous le régime du BNP
Doté d’un mandat parlementaire décisif, le Parti nationaliste du Bangladesh accède désormais au pouvoir, dirigé par Tarique Rahman, qui a assumé le rôle de chef de parti après le décès de sa mère, l’ancienne première ministre Khaleda Zia, en décembre 2025. Il hérite d’un paysage politique complexe marqué par le fractionnalisme interne des partis, un passé personnel controversé ponctué d’accusations de corruption, et de troubles post-électoraux, les candidats rivaux alléguant des cas de violences et d’irrégularités. Ses nombreuses années d’exil volontaire au Royaume-Uni (près de17 ans) soulèvent également des questions sur la préparation administrative et le contrôle politique sur le terrain.
Les promesses préélectorales du BNP indiquent un vaste programme national : l’expansion de l’aide sociale grâce aux cartes familiales et agricoles, un objectif de création de 10 millions d’emplois, le rétablissement des programmes de repas de mi-journée, une poussée anticorruption et une orientation de la politique étrangère pour prioriser le Bangladesh.
2. La géopolitique en mouvement : l’Inde, la Chine, les États-Unis et le Pakistan se repositionnent
Alors que la politique étrangère du Bangladesh s’ajuste sous un nouveau leadership, les voisins régionaux et les puissances occidentales cherchent activement à approfondir leur engagement et à s’assurer un ancrage stratégique. Le premier ministre indien Narendra Modi a été le premier à féliciter Tarique Rahman. Les deux dirigeants se sont entretenus au téléphone à la suite des résultats, et New Delhi a fait part de son ouverture à la poursuite de la coopération bilatérale, y compris une invitation officielle pour M. Rahman à se rendre en Inde. Toutefois, des tensions sous-jacentes subsistent avec le maintien de l’exil de l’ancienne première ministre Sheikh Hasina à New Delhi. Interrogé sur l’extradition de Mme Hasina, M. Rehman a déclaré que toute décision d’extradition dépendrait de la « procédure juridique », bien que la pression interne au Bangladesh puisse continuer à tendre les liens avec l’Inde si les demandes de rapatriement s’intensifiaient.
Après le départ de Mme Hasina en août 2024, Dacca, sous la direction intérimaire de Mohammad Yunus, a semblé se rapprocher de Beijing, marquée par des visites de haut niveau et la signature de nouvelles ententes d’infrastructures, de défense et d’investissement, tout en rouvrant également les canaux avec le Pakistan, notamment pour accroître le commerce et la coopération militaire. Alors que Beijing et Islamabad se disent prêtes à approfondir leurs liens avec l’administration dirigée par le BNP, un engagement accru pourrait éroder davantage l’influence stratégique traditionnelle de New Delhi à Dacca.
Les États-Unis, quant à eux, ont également pris des mesures pour conserver leur influence économique et stratégique. Trois jours seulement avant les élections, Washington a signé un accord commercial réciproque avec le gouvernement intérimaire, offrant un allégement tarifaire modeste (réduisant les taux de 20 à 19 %) ainsi qu’un accès en franchise de droits pour certaines livraisons de textiles, tout en exprimant ses préoccupations quant à l’expansion de l’influence chinoise et en encourageant le Bangladesh à considérer les systèmes de défense américains, positionnant les choix d’approvisionnement de défense de Dacca comme un champ de bataille de remplacement émergent pour la concurrence indo-pacifique alors que Washington cherche à atténuer l’ancrage militaire croissant de Beijing.
3. Les enjeux économiques du Canada s’accentuent dans la transition du Bangladesh
Le récent accord commercial entre les États-Unis et le Bangladesh, actuellement soumis à l’examen de la nouvelle administration du BNP, élargit l’accès aux marchés américains dans des secteurs clés, notamment les produits de soja, les produits laitiers, le bœuf, la volaille, les noix, les fruits, les produits chimiques, les dispositifs médicaux, les machines, le matériel TIC et les véhicules automobiles.
Pour le Canada, l’entente présente à la fois des pressions concurrentielles et des occasions à saisir. Les exportations agricoles canadiennes vers le Bangladesh demeurent très concentrées (le blé, les lentilles, les pois, le soja et la potasse représentant environ 93 % des expéditions) et l’élargissement de l’accès américain pourrait créer des précédents qu’Ottawa pourrait chercher à exploiter. Dans le cadre de discussions exploratoires sur d’éventuels accord de libre-échange et accord de protection des investissements étrangers et d’un engagement commercial de haut niveau mené par la déléguée commerciale en chef du Canada en novembre 2025, Ottawa surveillera de près l’élargissement de l’accès aux marchés tout en renforçant la primauté du droit et les normes de production durables.
Prochaines étapes
1. De la manifestation au pouvoir : l’épreuve de la gouvernance commence
Le gouvernement du BNP ayant été assermenté le 17 février, dans un contexte de boycottage de l’opposition par la coalition Jamaat–NCP en raison d’un désaccord sur l’ordre de mise en œuvre des réformes prévues par la Charte nationale de juillet, l’attention se tournera maintenant vers la capacité du gouvernement à livrer des résultats. Les premiers tests porteront notamment sur la progression des réformes constitutionnelles, le maintien de la stabilité politique, le renforcement de l’État de droit, la protection des libertés des minorités et de la presse, les problèmes d’emploi des jeunes et les pressions liées au coût de la vie.
Les attentes du public demeurent élevées après le soulèvement mené par les étudiants, tandis que les partenaires internationaux surveilleront les premiers signaux sur la gestion économique et le climat d’investissement. La capacité du Bangladesh à stabiliser sa croissance et à préserver l’élan des réformes façonnera le commerce, la chaîne d’approvisionnement et l’engagement en matière d’investissement avec des partenaires tels que le Canada.