La chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques mondiale se trouve à un tournant. La mainmise de la Chine sur les principales étapes de transformation et raffinage expose les grandes vulnérabilités des économies occidentales et de leurs alliés. Les réserves de minéraux critiques abondantes et les prouesses minières de l’Australie lui permettront assurément de contribuer à briser cette dépendance. En avril 2025, le gouvernement du premier ministre australien Anthony Albanese a dévoilé sa réserve stratégique de minéraux critiques, une initiative visant à consolider ses ressources en minéraux essentiels aux technologies avancées, comme celles nécessaires à la défense et aux énergies propres.
Une réserve de minéraux critiques pourrait agir comme un rempart contre de futures perturbations de la chaîne d’approvisionnement, comme les contrôles d’exportation et les problèmes d’expédition. Or, cette promesse s’accompagne également de limites. Les contraintes physiques et techniques rendent l’entreposage de certains minéraux difficile, et une intervention approximative du gouvernement pourrait ébranler les marchés. En effet, pour atténuer efficacement les risques possibles, l’Australie devra bien coordonner le travail de ses partenaires – en particulier alors que le Canada, les États-Unis et l’Union européenne pourraient prendre des mesures semblables – pour ne pas nuire par inadvertance aux objectifs de résilience globaux de sa démarche.
La stratégie de constitution de stocks de l’Australie fournira des indices utiles au Canada – dont les profils de ressources et les tensions géopolitiques ressemblent à ceux de l’Australie – qui s’affaire à élaborer ses propres mesures d’accumulation et à harmoniser ses stratégies.
La réserve stratégique de l’Australie
Grâce à un investissement de 1,14 milliard $ CA (1,2 milliard $ AU), la réserve de l’Australie devrait être opérationnelle d’ici la fin de 2026. Le premier ministre Anthony Albanese a affirmé que la réserve permettra de « limiter les perturbations commerciales et les désorganisations du marché en position de force » et de « prévenir la manipulation, en particulier celle dont font preuve les sociétés d’État », faisant clairement allusion à l’intention de Canberra de repousser la dominance de la Chine. Au lieu de créer d’énormes réserves physiques, le gouvernement prévoit de constituer de petits stocks temporaires et hautement ciblés des minéraux qui importent le plus pour la sécurité économique et nationale. Les éléments des terres rares (ETR), qui sont aujourd’hui au premier plan de la concurrence géopolitique, font partie des premiers minéraux ciblés.
Bien que le gouvernement n’ait pas encore publié de plan détaillé, il a l’intention de soutenir les contrats d’écoulement avec les mines nationales par l’entremise de son agence de crédit à l’exportation. Ces ententes nationales permettraient aux acheteurs de garantir la future production, ce qui améliorerait le financement des projets pour les mines australiennes. Au fil du temps, à mesure que ces exploitations évoluent, les acheteurs pourront vendre les minéraux à des partenaires mondiaux, comme le Canada, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud.
Précédents historiques en matière de réserves de produits de base
La constitution de réserves de produits de base en tant que stratégie géopolitique et économique n’est pas une idée nouvelle. Prenons par exemple la réserve stratégique de défense nationale du Pentagone, dont la formation remonte à la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les décideurs politiques américains craignaient que les perturbations du transport maritime causées par la guerre puissent les empêcher d’accéder aux matières premières vitales importées. Lors de sa création, cette initiative d’une valeur de 100 millions $ US visait la constitution de réserves de 42 catégories de matières premières requises pour la production en temps de guerre.
Pendant la Guerre froide, la crainte d’éventuels blocus soviétiques a entraîné une expansion importante du programme : entre 1949 et 1952, la valeur des stocks a grimpé de 250 %. Depuis la fin de la Guerre froide en 1991, la réserve américaine ne cesse de décroître. En mars 2023, sa valeur rajustée en fonction de l’inflation n’était que d’environ 2 % de celle des stocks de 1952. Or, la rivalité croissante avec la Chine incite le pays à relancer son initiative.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) en est un autre exemple, une organisation internationale fondée en 1974 en réponse à l’embargo pétrolier de l’OPEP de 1973-1974, qui a presque fait quadrupler le cours mondial du pétrole en moins d’un an. L’AIE disposait d’une mesure de stockage de pétrole qui obligeait les États membres à maintenir des réserves d’urgence équivalentes à au moins 90 jours d’importations de pétrole. Pour satisfaire à cette obligation, les États-Unis ont créé en 1975 la réserve stratégique de pétrole, qui contient aujourd’hui plus de 415 millions de barils de pétrole brut, ce qui équivaut à plus de quatre mois d’importations nettes de pétrole américain. Plus récemment, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les États-Unis ainsi que 30 autres États membres de l’AIE ont libéré 60 millions de barils de pétrole de leurs réserves. Bien qu’il fasse partie de l’AIE, le Canada n’est pas assujetti aux exigences de constitution de réserves de l’organisation, puisqu’il est un important exportateur net de pétrole.
L’AIE avait été conçue pour réduire la vulnérabilité au pouvoir économique des producteurs de pétrole arabes, mais une dynamique similaire semble se déployer dans le secteur des minéraux critiques, alors que la Chine domine des segments cruciaux de la chaîne de valeur. Or, Beijing n’est pas invincible. Elle dépend toujours fortement des importations pour plusieurs minéraux essentiels, comme le cuivre, le cobalt et le lithium, ce qui l’oblige à conserver des réserves de minéraux critiques, estimés entre 35 et 133 % de sa demande intérieure annuelle. Ces réserves sont souvent gérées parallèlement à des mesures de contrôle de la production intérieure et à des contingents d’exportation, une combinaison qui renforce l’influence de la Chine sur les marchés mondiaux.
La dominance de la Chine oblige maintenant à son tour les économies occidentales à mettre en place et à accroître leurs réserves stratégiques. Après l’embargo sur les exportations de terres rares de la Chine en 2010, le Japon a accéléré ses mesures de constitution de réserves de terres rares, accumulant des stocks de 34 types de métaux rares (sans compter les stocks détenus par le secteur). L’objectif de base est de 60 jours d’approvisionnement, mais pour les minéraux considérés comme très sensibles sur le plan politique, les réserves peuvent durer jusqu’à 180 jours.
En résumé, les pays tributaires des importations adoptent souvent des mesures de constitution de stocks en période de crise, pour les encourager à assurer un approvisionnement de produits stratégiques en cas de repli du marché (ou d’une future crise). De nos jours, compte tenu de la position inflexible de la Chine, les réserves de minéraux critiques pourraient offrir à l’Australie, et potentiellement à ses alliés, une protection significative contre les perturbations à court terme.
L’accumulation de stocks a ses limites
Les réserves ne constituent cependant pas une solution parfaite à la résilience en matière de minéraux critiques.
Seulement certains minéraux critiques conviennent au stockage physique, et les gouvernements doivent considérer la rentabilité par rapport aux contraintes physiques et techniques. Sous sa forme originale, le nickel, par exemple, a un degré de pureté faible et nécessite de gros tonnages pour qu’une constitution de réserves en vaille la peine. Le nickel transformé, quant à lui, est susceptible de réagir à l’air et à l’humidité, ce qui nécessite un entreposage et une surveillance spécialisés qui augmentent considérablement les coûts.
Les métaux communs, comme le cuivre, s’accompagnent d’un autre défi. Leurs marchés internationaux sont vastes, liquides et difficiles à manipuler par un seul joueur, ce qui rend l’accumulation de stocks coûteuse et marginale sur le plan stratégique. En revanche, les matériaux de faible volume et de grande importance, en particulier les terres rares lourdes, se trouvent dans des marchés facilement perturbés, ce qui en fait des candidats plus intéressants pour les réserves ciblées.
La réserve de minéraux critiques de l’Australie semble suivre cette logique. Le gouvernement a indiqué que le premier groupe de minéraux comprendrait l’antimoine, le gallium et les ETR, des matériaux qui sont importants pour les technologies de défense et qui sont caractérisés par un approvisionnement relativement concentré. Ce sont précisément les types de marchés pour lesquels des stocks ciblés ont du sens d’un point de vue stratégique. La petite taille et le caractère temporaire des stocks pourraient également atténuer les contraintes physiques qui affligent la constitution de réserves.
Or, l’une des contraintes structurelles plus profondes de la chaîne d’approvisionnement ne se trouve pas à la mine, mais à l’étape de transformation intermédiaire, où la Chine continue d’occuper une position dominante et durable. Par exemple, la Chine transforme 80 % de l’offre mondiale d’antimoine et 90 % des ETR et affine 85 % de la production mondiale de gallium. Même si Canberra n’a pas encore divulgué les formes exactes dans lesquelles ses minéraux seront stockés, la capitale continue de faire transformer la majorité de ses minéraux critiques en Chine. La sécurité offerte par des réserves de minerai brut serait limitée si le matériau devait toujours être expédié dans des usines chinoises pour être transformé en produits utilisables.
La constitution de stocks dirigée par le gouvernement soulève également des préoccupations liées à la distorsion du marché. Par exemple, des achats à grande échelle effectués par des États ou des déstockages pourraient faire monter les prix, ce qui pourrait nuire aux secteurs que les réserves sont censées protéger. C’est pourquoi une coordination internationale est essentielle. Autrement, des réserves nationales parallèles pourraient générer une bousculade concurrentielle, faire gonfler les prix et même donner lieu à des restrictions à l’exportation réciproques.
Alors que le Canada, l’Union européenne et les États-Unis multiplient leurs initiatives de constitution de stocks, le défi consiste à veiller à ce que ces efforts renforcent la résilience collective. La réserve de l’Australie, qui vise à répondre à la demande de ses partenaires et qui est renforcée par une coordination et une collaboration avec le G7 et la communauté internationale au sens large, constitue un bon premier pas pour unir nos forces en vue d’une sécurité commune.
Mettre les réserves du Canada sur la bonne voie
Alors que le Canada progresse dans la planification de ses propres réserves de minéraux critiques, le pays aurait avantage à tirer plusieurs leçons de l’expérience de l’Australie :
1. Se montrer sélectif.
En pratique, cela signifie accorder la priorité aux matériaux de faible volume et présentant de forts risques, comme les terres rares lourdes, le germanium et le tungstène, tout en évitant les produits en vrac et les matières difficiles à stocker, comme le cuivre et le nickel. Jumeler la constitution de réserves à la capacité de transformation.
La plus grande vulnérabilité de l’Australie, ainsi que celle du Canada, concerne sa capacité de transformation intermédiaire. Une réserve sans capacité d’affinage intérieure ou fournie par un allié offre peu de sécurité. Des investissements importants à mi-parcours de la chaîne d’approvisionnement et une collaboration avec des partenaires s’avèrent donc indispensables.
2. Planification et collaboration avec des partenaires internationaux dès le départ.
Le Canada aurait intérêt à harmoniser ses réserves avec celles de ses partenaires pour éviter le chevauchement de stocks des mêmes minéraux.
En transformant l’abondance géologique en investissements géopolitiques, la stratégie de constitution de réserves de l’Australie garantit non seulement à Canberra une place à la table internationale et plurilatérale où les politiques industrielles, les priorités en matière de défense et les règles des chaînes d’approvisionnement sont mises au point, mais lui permet également d’accroître son pouvoir de négociation latent à une époque marquée par la montée du nationalisme économique. Comptant des ressources et des intérêts stratégiques similaires, le Canada serait bien avisé d’étudier le plan de match de Canberra.
* Cette analyse a été produite avec l’aide de Pascale Massot, Ph. D., titulaire d’une bourse de recherche John H. McArthur de la FAP Canada et conseillère au centre sur les minéraux critiques de la région indo-pacifique de la FAP Canada.
• Édition par Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, FAP Canada; et Ted Fraser, rédacteur principal, FAP Canada.