La Stratégie industrielle de défense du Canada et les priorités indo-pacifiques

Premier ministre Mark Carney
Le premier ministre canadien Mark Carney annonce de nouvelles mesures pour renforcer la sécurité, créer la prospérité et réaffirmer l’autonomie stratégique à Canadian Aviation Electronics (CAE), une entreprise de simulation de vol à Montréal (Québec), le 17 février 2026. | Photo: Andrej Ivanov / AFP via Getty Images

La première Stratégie industrielle de défense (SID) du Canada marque un tournant décisif dans la vision d’Ottawa sur la souveraineté, la sécurité et la résilience économique. Après des décennies à considérer les acquisitions en défense comme une fonction secondaire, le gouvernement les intègre désormais à sa gouvernance stratégique, liant préparation militaire, politiques industrielles et sécurité économique. La création de l’Agence de l’investissement pour la défense et l’adoption du nouveau cadre « construire, collaborer, acheter » représentent un effort structurel pour aligner les dépenses de défense sur les capacités de souveraineté et la croissance industrielle à long terme. 

La stratégie est ambitieuse. Elle vise à augmenter les revenus de l’industrie de la défense canadienne de plus de 240%, à accroître les exportations en matière de défense de 50% et à créer 125 000 nouveaux emplois au cours des dix prochaines années. Elle reconnaît à juste titre qu’à une ère marquée par la concurrence entre grandes puissances, la fragilité des chaînes d’approvisionnement et les perturbations technologiques, la sécurité nationale et les politiques économiques ne peuvent plus progresser séparément.

Toutefois, si cette SID doit marquer un « changement de paradigme », elle aura besoin d’un virage marqué vers l’Indo-Pacifique. L’Indo-Pacifique est l’espace où les besoins en défense croissent, où les chaînes d’approvisionnement se reconfigurent et où la coproduction fiable et les partenariats technologiques à double usage peuvent offrir au Canada l’expansion souhaitée. Il ne s’agit pas de remplacer les États-Unis, l’Europe ou le Groupe des Cinq comme partenaires essentiels, mais de mieux aligner les ambitions canadiennes en industrie de la défense sur la réalité mondiale. 

Trois secteurs clés de la Stratégie nécessitent un intérêt accru pour l’Indo-Pacifique : les partenariats, les exportations et les chaînes d’approvisionnement, particulièrement les minéraux critiques.

Changement de paradigme — mais avec une faiblesse

La stratégie montre clairement que le Canada doit diversifier ses partenariats au-delà de sa dépendance excessive envers les États-Unis. Elle s’engage à bâtir un partenariat en industrie de la défense « ambitieux » et « compréhensif » avec l’Union européenne et le Royaume-Uni. Surtout, elle indique que le Canada « cherchera des occasions similaires de collaborer avec des partenaires de l’Indo-Pacifique, en particulier l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et la République de Corée ».

C’est un bon début. La coopération du Canada avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande s’est considérablement approfondie ces dernières années, particulièrement depuis le lancement de la Stratégie pour l’Indo-Pacifique en 2022. Le Japon augmente ses dépenses en défense ainsi que ses investissements dans les capacités de frappe à longue portée, cybernétiques et spatiales. La Corée du Sud est devenue l’un des exportateurs de matériel de défense à la croissance la plus rapide au monde, fournissant des systèmes avancés à l’Europe et à l’Asie du Sud-Est. La modernisatin qu’a effectué l’Australie de sa defense poussé par l’AUKUS transforme sa base industrielle, particulièrement pou les soularins, les technologies de pointe et les systèmes soumarins.

Ces pays constituent des partenaires naturels pour le Canada. Cependant, l’Indo-Pacifique ne se limite pas à ces quatre économies développées — et c’est justement là que la stratégie canadienne risque de manquer une occasion importante.

L'essor militaire en Asie du Sud-Est

La SID maintient que le Canada n’a pas capitalisé de manière consistante sur les opportunités d’exportations, et cela doit changer. Elle s’engage à se tenir comme une unité consacrée pour diriger et coordonner une stratégie d’exportation pangouvernementale, notamment des « équipes pour les ententes » afin de conclure des contrats d’envergure à l’international. La stratégie plaide pour une plus grande présence « troupes sur le terrain » à travers les commissaires au commerce, les attachés de défense et une présence renforcée aux expositions mondiales en aérospatiale et en défense. 

Néanmoins, la section de la stratégie sur les exportations vers l’Asie du Sud-Est et l’Indo-Pacifique en général fait cruellement défaut. Tout l’intérêt se porte massivement sur l’Europe et le Royaume-Uni. Et si le Canada souhaite augmenter ses exportations en défense de 50%, l’Indo-Pacifique ne peut demeurer secondaire dans ses plans. 

Singapour — pôle technologique et d’innovation en défense depuis longtemps — en donne l’exemple. C’est aussi un marché et un point de ralliement régional pour la défense et les technologies à double usage. Le Singapore Airshow est l’un des plus grands événements aérospatiaux, concurrent d’autres expositions régionales en défense et sécurité, attirant décideurs militaires, responsables des acquisitions, entreprises mondiales de défense et firmes technologiques. 

Pour le Canada, c’est l’endroit où la stratégie pourrait établir un corridor, non seulement pour les ventes, mais aussi pour les partenariats, les ententes de soutien logistique et les opportunités d’intégration de sous-systèmes.

De plus, les investissements en défense à travers l’Asie du Sud-Est se sont accrus progressivement au cours des 10 dernières années. Des pays tels que l’Indonésie, les Philippines et Singapour modernisent leurs forces armées en réponse aux tensions militaires, à la coercition en zones grises et à l’incertitude régionale plus large.

L’Indonésie a conclu des ententes d’acquisition majeures ces dernières années pour des avions de chasse, des sous-marins et une modernisation navale. Les Philippines poursuivent un programme en plusieurs phases de modernisation des forces armées axé sur la connaissance du domaine maritime, la défense côtière et les capacités aériennes. 

Ces marchés ne sont pas marginaux. L’Évaluation annuelle de la sécurité régionale en Asie-Pacifique  de l’International Institute for Strategic Studies, basé à Londres, note que les pays d’Asie du Sud-Est, notamment l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam, ont accru leurs dépenses combinées en acquisitions de défense et en R.-D. de 2,7 G$ US entre 2022 et 2024, pour atteindre 10,5 G$ US, parallèlement à une volonté d’élargir les partenariats et de réduire la dépendance aux importations.

À cet égard, le Canada a déjà posé les bases. À l’automne dernier, lors de la visite du président indonésien Prabowo Subianto à Ottawa, le Canada et l’Indonésie ont signé un protocole d’entente et ont conclu des négociations pour un Accord de partenariat économique global. Le Canada a récemment approfondi sa coopération avec les Philippines, notamment par une entente de visites des forces, la première du genre hors OTAN. Le déploiement maritime canadien et l’engagement accru en mer de Chine méridionale ont aussi rehaussé le profil sécuritaire d’Ottawa dans la région. 

Tout aussi important, une stratégie d’exportation indo-pacifique ne peut se limiter à trouver des plateformes de vente dans des marchés compétitifs où le Canada est absent. Elle doit plutôt se concentrer sur des domaines où le Canada possède des atouts légitimes : formation et simulation, soutien en service, connaissance du domaine maritime, capteurs, communications sécurisées, résilience cybernétique, capacités appuyées par l’espace et IA à double usage. Ces domaines s’alignent parfaitement avec les priorités en capacités souveraines de la SID. 

Exécutée correctement, cette stratégie d’exportation vers l’Indo-Pacifique deviendrait un multiplicateur de force pour les objectifs domestiques de la SID. Les entreprises canadiennes pourraient ainsi prendre de l’échelle, fluidifier les cycles de demande, justifier des investissements en capacités de production et en main-d’œuvre.

L’opportunité Inde

Une autre opportunité potentielle manquée, tant pour les exportations que pour les partenariats, serait l’Inde.

L’Inde est l’un des plus grands importateurs en matière de défense tout en poursuivant un agenda ambitieux en industrie de la défense. Ses plans d’acquisitions couvrent l’aérospatiale, les systèmes marins, les plateformes non habitées, la cybersécurité, l’espace et l’électronique avancée. Durant les prochaines dix années, la modernisation de la défense indienne atteindra des centaines de milliards de dollars.

Le Canada possède des atouts alignés sur les besoins indiens : composants aérospatiaux, systèmes spatiaux, IA, technologies quantiques, simulation et formation, ainsi que minéraux critiques nécessaires aux systèmes d’armement avancés.

De plus, les relations Canada-Inde gagnent en élan. Les deux pays ont amorcé les négociations pour un Accord de partenariat économique global et se sont engagés à doubler le commerce bilatéral d’ici 2030. La coopération en industrie de la défense servirait de pilier clé à la relation, particulièrement si elle est structurée autour du co-développement, du transfert technologique et de l’intégration des chaînes d’approvisionnement plutôt que de simples ventes.

Chaînes d’approvisionnement et minéraux critiques : l’axe indo-pacifique

La Stratégie industrielle de défense est à son meilleur lorsqu’elle lie politique industrielle à la résilience des chaînes d’approvisionnement, particulièrement pour l’acier, l’aluminium et les minéraux critiques. Le Canada produit 10 des 12 matières premières critiques à la défense identifiées par l’OTAN, y compris l’aluminium, le gallium, le germanium, le graphite et le tungstène.

Les minéraux critiques ne sont pas uniquement un enjeu transatlantique. Ils sont essentiels à la géopolitique indo-pacifique. Le Japon et la Corée du Sud diversifient agressivement leurs chaînes d’approvisionnement au-delà de la Chine. L’Australie élargit sa production de terres rares et de lithium. L’Inde cherche à sécuriser l’accès aux matériaux de batterie et aux intrants de pointe pour son secteur d’électronique en défense. Les États d’Asie du Sud-Est font de plus en plus partie des écosystèmes de transformation et d’intermédiaires.

La Stratégie sur les minéraux critiques du Canada, si alignée avec la SID, positionnerait Ottawa comme un fournisseur fiable et co-investisseur dans les chaînes d’approvisionnement indo-pacifiques, non seulement comme exportateur de matières premières, mais comme partenaire à valeur ajoutée en transformation.

De la diversification transatlantique à l’intégration indo-pacifique

Pour être clair, l’intérêt de la stratégie pour l’Europe se comprend aisément. La guerre d’agression de la Russie en Ukraine a exposé des pénuries de munitions, des goulots d’étranglement industriels et des failles en interopérabilité au sein de l’Alliance. La participation du Canada aux initiatives industrielles de défense européennes est logique.

Mais la diversification ne consiste pas simplement à remplacer la surdépendance envers les États-Unis par une surconcentration sur l’Europe.

La Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique engage Ottawa à maintenir une présence soutenue dans la région. Le protocole d’entente de défense, les déploiements maritimes et les réseaux d’attachés élargis ont suivi. La dimension industrielle doit maintenant les rattraper. Cela signifie :

  • Intégrer les marchés indo-pacifiques dans le mandat de l’Unité des exportations du nouveau gouvernement
  • Positionner les entreprises canadiennes aux grandes expositions régionales de défense et foires commerciales
  • Assurer des ententes de co-développement, et non uniquement des ventes
  • Intégrer les partenariats sur les minéraux critiques et les technologies de pointe dans la diplomatie de défense
  • Veiller à ce que l’Agence de l’investissement pour la défense considère l’Indo-Pacifique comme un front de croissance prioritaire, et non secondaire
     

Si le Canada entend sérieusement augmenter ses exportations en défense et agrandir le secteur de 240%, l’Europe seule ne suffira pas.

Conclusion : 

La Stratégie industrielle de défense du Canada représente, comme l’indique le document lui-même, un véritable changement de paradigme. Elle témoigne d’une reconnaissance croissante que la sécurité économique, l’innovation politique et la préparation militaire sont intimement liées. Elle signale une volonté d’utiliser les acquisitions comme un outil stratégique national. Elle reconnaît la fragilité des chaînes d’approvisionnement et la centralité des capacités souveraines.

Ce sont là des avancées majeures. Cependant, au final, la stratégie se juge à son alignement : aligner les outils sur la géographie, l’ambition sur les marchés, et la politique industrielle sur la réalité géopolitique. Le centre de gravité géopolitique se déplace vers l’Indo-Pacifique. Les dépenses en défense, la compétition technologique et la restructuration des chaînes d’approvisionnement s’accélèrent dans la région.

Si la nouvelle Stratégie industrielle de défense du Canada veut pleinement réaliser ses ambitions, elle nécessitera un élan indo-pacifique, non pas en note infrapaginale, mais comme un levier clé des partenariats, des exportations et de l’intégration des chaînes d’approvisionnement. L’étape suivante consiste à veiller à ce que le Canada bâtisse non seulement pour la souveraineté canadienne et la solidarité en Europe, mais aussi pour la pertinence et les opportunités à travers l’Indo-Pacifique.

Vina Nadjibulla

Vina est vice-présidente, Recherche et stratégie, à la Fondation Asie Pacifique du Canada (APF Canada). Elle dirige les activités de recherche, d’éducation et de soutien aux réseaux de la Fondation. Elle supervise également les programmes de subventions et de bourses de recherche, de même que les projets de développement et de renforcement des capacités. Commentatrice régulière dans les médias sur la géopolitique, la politique étrangère canadienne et les relations Canada-Asie — avec un accent particulier sur l’Inde et la Chine —, elle est une voix reconnue dans ces domaines.

Spécialiste de la sécurité internationale et de la consolidation de la paix, Vina possède plus de vingt ans d’expérience professionnelle en diplomatie de haut niveau, plaidoyer, élaboration de politiques et analyse des risques politiques. Des zones de guerre aux salles de conseil, elle a collaboré avec des gouvernements nationaux, des organismes sans but lucratif et des fondations philanthropiques au Canada, aux États-Unis, en Chine ainsi que dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie centrale.

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