Visite de M. Carney en Inde : de la réinitialisation aux résultats

Prime Minister Mark Carney in India February 28, 2026
Le premier ministre Mark Carney prononçant son discours lors du Canada–India Growth and Investment Forum à l’hôtel Taj Mahal Palace, à Mumbai, le 28 février 2026. Photo : | Photo: Andrej Ivanov / AFP via Getty Images

Il y a à peine un an, il n’était pas évident que les relations entre le Canada et l’Inde pourraient être rétablies. Les expulsions diplomatiques, les recriminations publiques et les accusations d’ingérence avaient mis en veille l’un des partenariats les plus importants du Canada dans la région indo-pacifique.

Toutefois, depuis que les premiers ministres Mark Carney et Narendra Modi se sont rencontrés en marge du sommet du G7 à Kananaskis en juin dernier, une nouvelle dynamique s’est dessinée : celle d’un réengagement graduel et réfléchi. La visite de M. Carney en Inde cette semaine représente la première occasion concrète de transformer cette relance politique en résultats tangibles pour les Canadiens.

Les bases d’une visite réussie ont déjà été établies. Les canaux de dialogue ministériel ont été réactivés. À eux seuls, les ministres des Affaires étrangères se sont rencontrés cinq fois depuis l’an dernier. Lors de leur rencontre d’octobre 2025 à New Delhi, ils se sont mis d'accord sur une feuille de route pour reconstruire la relation bilatérale, en dissociant les points de friction – à gérer dans des cadres spécifiques – de la coopération à faire progresser. Pendant le sommet du G20, les deux premiers ministres, aux côtés de l’Australie, ont consolidé cette approche en lançant le Partenariat trilatéral sur les technologies et l’innovation. Ce geste symbolise un alignement émergent entre puissances intermédiaires cherchant à collaborer dans les domaines des technologies critiques, de la sécurité énergétique et des chaînes d’approvisionnement résilientes, sans être contraintes de choisir entre les États‑Unis et la Chine.

Des mécanismes de sécurité bilatéraux ont également été mis en place pour gérer les enjeux les plus sensibles par l’entremise de cannaux dédiés à l’application de la loi et à la sécurité nationale. Ces mécanismes visent à réduire le risque que des différends isolés ne dégénèrent en crises diplomatiques plus larges. La visite à Ottawa du conseiller national à la sécurité de l’Inde en février dernier, et l’accord sur un plan de travail structuré pour la coopération en matière de sécurité et d’application de la loi — y compris la création d’officiers de liaison dans chaque capitale — marquent une étape majeure qui inscrit ces questions dans un cadre institutionnel distinct. Ces mécanismes dédiés à la sécurité permettent de résoudre les différends sans compromettre la relation dans son ensemble. Ils ouvrent également un espace politique qui doit désormais être utilisé pour obtenir des résultats concrets et durables.

Trois résultats clés détermineront le succès de la visite du premier ministre Carney, notamment en matière de commerce, d’élan pour la coopération énergétique et de collaboration tangible en technologies émergentes.

L’Inde, dont l’économie affiche la croissance la plus rapide au monde, est en voie de devenir la troisième plus grande économie mondiale d’ici la fin de la décennie. Elle émerge comme un pôle majeur pour l’intelligence artificielle et l’innovation numérique. Elle représente un marché en expansion pour les secteurs canadiens de l’énergie, l’agroalimentaire et les minéraux critiques. De plus en plus, l’Inde diversifie ses partenariats et réduit ses risques commerciaux.

Au cours des deux dernières années, elle a conclu des accords commerciaux avec le Royaume-Uni, l’Union européenne, l’Association européenne de libre-échange et la Nouvelle-Zélande, entre autres. Les relations indo-européennes ont connu un rapprochement notable, notamment avec la France qui, ce mois-ci, a élevé les liens bilatéraux au rang de « Partenariat stratégique global spécial ». L’Inde dispose désormais d’arrangements commerciaux préférentiels avec tous les pays du G7, à l’exception du Canada. 

Sans un accord commercial, les entreprises canadiennes continueront d’accuser du recul à tandis que leurs compétiteurs gagnent en avantages. Un Accord de partenariat économique global Canada–Inde (APEG) n’est donc pas seulement souhaitable, mais impératif. L’Inde offre au Canada ce que peu de marchés peuvent offrir : échelle et croissance. Le Canada offre à l’Inde des technologies avancées, une expertise en énergie verte, des institutions de recherche de renommée mondiale et des parcours de mobilité pour les talents et les étudiants. La complémentarité est évidente. Il ne manque que l’ambition politique. La visite de M. Carney devrait aboutir à un engagement clair pour finaliser un accord ambitieux dans des délais précis.

Si l’APEG établit le cadre stratégique, l’énergie sera le point de départ pour des résultats immédiats. La demande énergétique indienne devrait croître plus rapidement que celle de tout autre grande économie au cours des prochaines décennies. Elle représentera une part substantielle de la croissance mondiale de la demande en pétrole et gaz, tout en accroissant ses capacités en énergies renouvelables et vertes. Parallèlement, New Delhi a exprimé son désir de diversifier ses importations énergétiques, alors que les risques géopolitiques persistent.

Le Canada est un fournisseur stable et fiable de pétrole brut, avec des capacités en GNL en forte croissance, une abondance de minéraux critiques et une expertise reconnue dans divers secteurs, notamment le nucléaire, l’hydrogène et les technologies vertes. Lors de la visite du ministre canadien de l’Énergie et des Ressources naturelles, Tim Hodgson, en Inde en janvier, les deux pays ont relancé le dialogue ministériel Canada–Inde sur l’énergie et se sont engagés à accroître leur coopération en matière de pétrole brut, GNL, uranium et minéraux critiques. Les communiqués commerciaux issus de la visite de M. Carney — qu’il s’agisse d’approvisionnements en pétrole, de contrats d’uranium ou de partenariats miniers — enverraient un signal fort quant à la durabilité de cette réinitialisation.

Le troisième secteur prioritaire est celui des technologies émergentes. L’organisation par l’Inde de l’AI Impact Summit ce mois-ci souligne son ambition de façonner un déploiement à grande échelle de l’intelligence artificielle, particulièrement dans les pays en développement. La normalisation de l’IA façonnera la compétitivité industrielle, les applications en défense et la résilience démocratique. La taille et l’écosystème indien, conjugués aux atouts canadiens en recherche IA et gouvernance responsable, mènent naturellement vers un partenariat stratégique. 

L’accord trilatéral Canada–Inde–Australie sur les technologies et l’innovation, annoncé  par les trois dirigeants lors du G20 en novembre, doit désormais être affiné pour produire des résultats concrets : plateformes de recherche conjointe, collaboration sur l’évaluation des normes et de la sécurité, coordination sur la sécurisation des intrants minéraux pour les chaînes d’approvisionnement numériques, et partenariats structurés entre universités. Les universités canadiennes, atouts stratégiques dans cette équation, pourraient bénéficier de programmes doctoraux cofinancés et de cadres de mobilité pour talents, renforçant ainsi les relations de manière institutionnelle et économique.

Au-delà de ces priorités sectorielles se dessine une convergence stratégique plus profonde. Lors du Forum économique mondial de Davos plus tôt cette année, M. Carney a tracé les lignes d’une politique étrangère pragmatique pour le Canada : diplomatie avec les puissances intermédiaires, diversification, résilience et autonomie stratégique. Ce message a été bien reçu en Inde et ailleurs en Asie. Le Canada, à plusieurs égards, traverse un moment charnière : perçu comme une puissance intermédiaire crédible cherchant à élargir ses partenariats. Cette conjoncture offre au premier ministre Carney une opportunité unique d’utiliser sa visite en Inde non seulement pour réparer une relation endommagée, mais pour bâtir un partenariat stratégique durable, conçu pour servir les intérêts canadiens dans un monde de plus en plus divisé et incertain. 

Vina Nadjibulla

Vina est vice-présidente, Recherche et stratégie, à la Fondation Asie Pacifique du Canada (APF Canada). Elle dirige les activités de recherche, d’éducation et de soutien aux réseaux de la Fondation. Elle supervise également les programmes de subventions et de bourses de recherche, de même que les projets de développement et de renforcement des capacités. Commentatrice régulière dans les médias sur la géopolitique, la politique étrangère canadienne et les relations Canada-Asie — avec un accent particulier sur l’Inde et la Chine —, elle est une voix reconnue dans ces domaines.

Spécialiste de la sécurité internationale et de la consolidation de la paix, Vina possède plus de vingt ans d’expérience professionnelle en diplomatie de haut niveau, plaidoyer, élaboration de politiques et analyse des risques politiques. Des zones de guerre aux salles de conseil, elle a collaboré avec des gouvernements nationaux, des organismes sans but lucratif et des fondations philanthropiques au Canada, aux États-Unis, en Chine ainsi que dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie centrale.

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