À retenir :
Le conflit au Moyen-Orient a déclenché une pénurie d’hélium qui perturbe les fabricants de puces de pointe, avec des effets en cascade sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, allant des composants électroniques grand public aux infrastructures liées à l’intelligence artificielle. À mesure que les pressions sur l’approvisionnement s’accentuent, Beinjing cherche à renforcer son alliance avec Moscou en matière de ressources afin de garantir un accès stable et de garder une longueur d’avance sur ses rivaux dans la course aux technologies de pointe. Parallèlement, le Canada pourrait émerger comme un important fournisseur de rechange pour ses alliés et partenaires, mais cela exigera une action politique délibérée pour bâtir les chaînes d’approvisionnement nationales qui lui font actuellement défaut.
En bref :
- Le conflit au Moyen-Orient a perturbé les chaînes d’approvisionnement mondiales en hélium, retirant du réseau une portion notable de la production d’un intrant qui ne dispose d’aucun substitut fiable. Intrant critique pour la fabrication de semi-conducteurs, la production de fibre optique et l’industrie aérospatiale, l’hélium est classé comme ressource minérale critique par le Canada,le Japon, l’Union européenne, entre autres
- Représentant environ un tiers de la production mondiale, les exportations du Qatar ont été gravement perturbées après les attaques iraniennes sur les sites de Ras Laffan et de Mesaieed, qui ont forcé QatarEnergy à réduire ses activités. Comme l’hélium est généralement un sous-produit du traitement du gaz naturel, l’arrêt de cette production a également suspendu la production d’hélium. Le Qatar soutient que la remise en état des capacités de ses sites de GNL pourrait prendre jusqu’à cinq ans.
- Le Canada possède l’une des plus importantes réserves d’hélium au monde, mais sa dépendance de longue durée envers les États-Unis pour le traitement final, l’étape qui transforme la matière première en produit exportable à forte valeur ajoutée, a laissé les industries canadiennes vulnérables aux perturbations de l’approvisionnement.
Implications :
L’industrie des puces se trouve sous tension. Une pénurie prolongée d’hélium, composant indispensable à la fabrication de puces, utilisé pour refroidir les plaquettes de silicium et éliminer les sous-produits chimiques toxiques, pourrait obliger les grands fabricants à réduire leur production. Le risque est particulièrement sévère pour Taïwan et la Corée du Sud, qui dépendent massivement de l’approvisionnement qatari et abritent les géants des puces – notamment TSMC, Samsung et SK Hynix –, sur lesquels reposent les technologies de pointe. Taïwan fait face à un risque supplémentaire : il ne produit pas assez d’énergie et dépend du Qatar pour un tiers de ses importations de GNL, qui alimentent environ 50% de sa consommation énergétique totale. Avec des réserves de GNL limitées à onze jours seulement, le temps presse. Pour la première fois, l’industrie taiwanaise des puces soutient publiquement la relance controversée des centrales nucléaires de l’île.
Tandis que Beijing maintient une emprise solide sur plusieurs ressources stratégiques, la Chine dépend des importations pour plus de 80% de ses besoins en hélium. En 2025, les importations du Qatar et de la Russie représentaient respectivement 54% et 44%. Avec la pénurie qatarie, les analystes prévoient que Beijing se tournera davantage vers la Russie, soumise à des sanctions. Les exportations russes vers la Chine ont déjà crû de 60% annuellement en 2025, ce qui restreindra encore le bassin mondial déjà tendu.
La Chine tente de réduire sa dépendance en inaugurant en 2023 son premier site d’extraction d’hélium à haute pureté à partir du gaz de couche, dans le cadre de ses efforts pour développer un approvisionnement interne alternatif. Cependant, les estimations indiquent qu’elle dépendra encore largement des importations d’ici 2028. Si les pays occidentaux ne parviennent pas à accélérer l’approvisionnement alternatif d’ici là, la pénurie persistante d’hélium pourrait avantager la Chine dans la course aux technologies de pointe.
Le Canada possède les cinquièmes plus grandes réserves d’hélium au monde, mais sa production reste marginale,ne représentant qu’1% de la production mondiale. Sans capacité interne suffisante de liquéfaction pour convertir le gaz hélium en forme liquide – requise pour le transport en vrac et les applications cryogéniques comme le refroidissement des IRM –, l’hélium canadien doit être expédié aux États-Unis pour liquéfaction avant d’être réimporté. Le Canada dépend également de régions volatiles, notamment le Qatar et l’Algérie. Cette dépendance circulaire le rend vulnérable aux goulots d’étranglement mondiaux. L’industrie reproche depuis longtemps à Ottawa de ne pas traiter l’hélium au même titre que les autres minéraux critiques, l’excluant ainsi des programmes de soutien clés comme les incitatifs fiscaux pour l’exploration et l’exploitation minières.
Ce qui s'ensuit :
1. Le Canada comme fournisseur alternatif
Contrairement à la plupart des producteurs où l’hélium est un sous-produit du gaz naturel, la géologie canadienne permet une extraction directe d’hélium, avec de faibles émissions de carbone et une moindre vulnérabilité aux fluctuations énergétiques. Face aux risques géopolitiques touchant tous les grands fournisseurs, les acteurs mondiaux se tournent vers le Canada comme alternative viable à long terme. Saskatchewan avance déjà avec ses plans pour le premier pôle de liquéfaction au Canada, visant 10% du marché mondial d’ici 2030. Réaliser cet objectif nécessitera des investissements massifs dans les infrastructures pour amener l’hélium canadien sur les marchés mondiaux.
2. Autres pénuries en ressources minières
Outre l’hélium, plusieurs composants industriels essentiels subissent une pression accrue. Le soufre, dérivé du raffinage du pétrole et matière première clé pour l’acide sulfurique (essentiel au traitement des minéraux critiques), en fait partie. Le Moyen-Orient représente environ 24% de la production mondiale de soufre et 50% du commerce maritime mondial, transitant majoritairement par le détroit de Hormuz. La pause par Beijing sur les exportations d’acide sulfurique à partir de mai risque de restreindre davantage l’approvisionnement, accentuant la pression sur les industries minières dépendantes.
• Révisé par Vina Nadjibulla, vice-présidente de la recherche et de la stratégie, et Ted Fraser, rédacteur en chef à la FAP Canada