La visite récente du premier ministre Mark Carney en Inde, en Australie et au Japon allait bien au-delà d’une simple série d’engagements diplomatiques. Elle constituait la première véritable épreuve de sa vision des politiques étrangères, telle qu’énoncée dans son discours marquant lors du Forum de Davos : dans un monde de plus en plus fragmenté et incertain, les puissances intermédiaires comme le Canada doivent diversifier leurs partenariats, renforcer leur résilience économique et collaborer étroitement avec les pays partageant les mêmes valeurs.
Le choix des destinations — Inde, Japon et Australie — était délibéré. Chacun de ces pays est une puissance importante en Indo-Pacifique, un partenaire démocratique clé et un acteur de plus en plus influent dans la définition de l’ordre politique et économique de la région. Tous font face au même dilemme que le Canada : préserver des liens solides et constructifs avec les États-Unis tout en renforçant leur résilience économique et leur autonomie stratégique dans un environnement mondial volatil, marqué par une grande incertitude quant aux politiques américaines.
Vues ensemble, ces trois visites mettent en lumière une nuance dans la politique étrangère émergente de M. Carney. Les discussions en Inde, en Australie et au Japon ont clarifié que les partenaires du Canada en Indo-Pacifique ne souscrivent pas à un récit de rupture avec les États-Unis.
Pour la plupart des pays de la région, l’objectif n’est pas de remplacer les États-Unis, mais de contrer l’incertitude tout en maintenant une solide présence américaine. Ceci est particulièrement vrai pour le Japon et l’Australie, dont les stratégies de sécurité demeurent fermement ancrées dans leurs alliances avec Washington. Ces deux gouvernements considèrent l’engagement américain comme essentiel au maintien de l’équilibre régional des puissances, particulièrement face à l’influence économique croissante de la Chine.
Dans ce contexte, une coopération plus approfondie avec le Canada et d’autres puissances intermédiaires compétentes est perçue non pas comme une alternative aux États-Unis, mais comme un moyen de renforcer un réseau élargi de partenariats soutenant la stabilité régionale.
La même logique s’applique au Canada. Les réalités géographiques, économiques et sécuritaires rendent une rupture totale avec les États-Unis infaisable et non souhaitée. Les États-Unis demeureront le principal allié et partenaire commercial du Canada dans un avenir prévisible. Cependant, cette dépendance expose le Canada de manière considérable aux changements de politique commerciale et aux dynamiques politiques internes américaines.
La diversification des partenariats, particulièrement en Indo-Pacifique, est donc une nécessité économique et une protection stratégique — un effort pour bâtir une plus grande résilience et flexibilité politique, et non un projet visant à remplacer les États-Unis.
Vue sous cet angle, la diplomatie indo-pacifique de M. Carney se comprend mieux comme un effort pour renforcer l’autonomie stratégique du Canada et un autre exemple de puissances intermédiaires collaborant étroitement tout en opérant dans les limites du cadre défini par les États-Unis.
La tournée de M. Carney a produit des résultats concrets : des avancées dans les négociations commerciales, de nouveaux partenariats en énergie et minéraux critiques, une défense élargie et une coopération accrue en matière de sécurité, ainsi que des ententes sur les technologies émergentes et les flux d’investissements.
Bien que chacune des visites ait eu un objectif stratégique distinct.
L'Inde : Une réinitialisation pragmatique
L'Inde a constitué l'étape politiquement la plus significative de la tournée, recevant une couverture médiatique mixte considérable. Les relations entre Ottawa et New Delhi se sont gravement détériorées à la suite de la crise diplomatique de 2023. La visite de M. Carney se caractérise par un effort délibéré visant à tourner la page sur ce chapitre des relations bilatérales et à reconstruire un partenariat que les deux pays reconnaissent comme stratégiquement essentiel.
Dans son discours à Mumbai, M. Carney a qualifié sa visite de « fin d'une période éprouvante dans nos relations et début d'un partenariat nouveau, plus ambitieux, entre deux nations confiantes et complémentaires. » Il présente le Canada et l'Inde comme des « partenaires naturels » et insiste sur le fait que la réparation des liens nécessitera un engagement soutenu dans les domaines de la sécurité et de l'économie. Au cours de ce discours, M. Carney a nettement distingué l'approche du Canada envers l'Inde de sa recalibration plus prudente à l'égard de la Chine. Il précise que la coopération avec l'Inde devrait s'étendre à la défense, l'intelligence artificielle, les technologies quantiques et les industries émergentes — des secteurs absents des discussions actuelles avec Beijing.
La visite s'est conclue par l'adoption d'une déclaration conjointe entre les deux dirigeants, traçant une feuille de route pour une coopération renouvelée dans les secteurs du commerce, de l'énergie, de la défense, de la technologie et des liens entre peuples. Pris ensemble, ces engagements articulent la vision la plus ambitieuse des relations Canada–Inde depuis plusieurs années, détaillant un cadre large rehaussant le partenariat à un niveau stratégique supérieur.
Les deux gouvernements ont également lancé formellement les négociations en vue d'un Accord de partenariat économique global (APEG), dans l'objectif de conclure un accord commercial d'ici la fin de 2026, idéalement à temps pour le sommet du G20 en décembre à Miami. Parallèlement, les deux parties se sont convenues d'avancer sur des ententes complémentaires en matière de minéraux critiques, de commerce numérique et de facilitation des investissements.
La coopération énergétique a occupé une place proéminente durant la visite. Le Canada et l'Inde se sont engagés à élargir leur collaboration dans les technologies des énergies renouvelables, l'énergie nucléaire et le développement des minéraux critiques — des secteurs où le socle de ressources canadiennes s'aligne étroitement avec les besoins en rapide croissance de l'Inde en énergie et en industrie.
L'engagement commercial a accompagné les déclarations diplomatiques. Des entreprises canadiennes et indiennes ont annoncé des ententes commerciales totalisant plusieurs milliards de dollars, couvrant les secteurs de l'uranium, des infrastructures énergétiques, de l'extraction minière et des technologies. Les universités canadiennes ont également signé treize protocoles d'entente avec des partenaires indiens, renforçant la collaboration et la mobilité étudiante dans le cadre d'un effort élargi en matière de talents et d'innovation.
La logique économique de ces relations est convaincante. L'Inde figure parmi les économies majeures à la croissance la plus rapide au monde et s'impose comme futur géant de la demande énergétique, des capacités de fabrication et de l'innovation numérique. Pour le Canada, elle représente à la fois un immense marché et un partenaire stratégique dans les secteurs des énergies propres, de l'intelligence artificielle, de l'agriculture et de l'éducation.
Cette réinitialisation revêt une portée stratégique plus large pour la Stratégie du Canada pour l'Indo-Pacifique. L'Inde occupe une place centrale croissante dans la géographie économique émergente de la région, se positionnant comme pôle industriel et destination principale des investissements en énergie et infrastructures. Pour le Canada, un engagement approfondi avec l'Inde consolide sa stratégie de diversification à travers plusieurs secteurs clés : exportations énergétiques, chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques, technologies numériques et partenariats éducatifs. Si géré judicieusement, ce partenariat pourrait devenir un pilier économique central de l'engagement indopacifique canadien.
Malgré l'éventail impressionnant d'avancées annoncées, cette réinitialisation demeure fragile. L'opinion publique canadienne continue de faire preuve d'une hésitation persistante. Une enquête récente menée par l'Institut Angus Reid en partenariat avec la Fondation Asie-Pacifique du Canada conclut que, si plus de la moitié des Canadiens jugent la visite de M. Carney opportune, leurs attitudes envers l'Inde restent prudentes en raison des tensions récentes
Rebâtir la confiance sera donc essentiel pour que les relations progressent. Les progrès tangibles en matière de sécurité et d'application de la loi entre les deux pays seront indispensables pour concrétiser les avancées dans les partenariats économiques, énergétiques, de défense et éducatifs. À défaut de ces fondations solides, l'élan diplomatique généré par la visite risque de s'essouffler rapidement.
L'Australie : Mise en lumière d'un partenariat de confiance
Si l'Inde incarne une réinitialisation, l'Australie symbolise une consolidation. Le Canada et l'Australie entretiennent déjà de profonds liens institutionnels et affichent des structures économiques et politiques remarquablement similaires. Souvent qualifiés de « cousins stratégiques », les deux pays partagent un alignement marqué sur les valeurs démocratiques, les économies de marché ouvertes et le soutien à un ordre mondial fondé sur des règles. Ce sont tous deux des puissances intermédiaires riches en ressources, dotées d'économies intégrées au marché mondial et d'intérêts solides dans la sécurisation des chaînes d'approvisionnement.
Malgré ces similitudes, les relations bilatérales ont longtemps été sous-estimées, en grande partie en raison de la distance géographique et du fait que les deux nations ont traditionnellement orienté leurs efforts diplomatiques ailleurs. La visite de M. Carney a permis de mettre ce partenariat sous les projecteurs et a signalé l'intention d'Ottawa de rehausser les liens avec Canberra, dans le cadre de sa stratégie élargie pour l'Indo-Pacifique.
Elle s'est concentrée sur l'expansion de la coopération dans plusieurs secteurs stratégiques : chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques, technologies de défense, intelligence artificielle et coordination des investissements. Les deux gouvernements ont annoncé de nouvelles initiatives visant à renforcer la sécurité économique, les partenariats technologiques et la résilience industrielle.
La coopération sur les minéraux critiques a particulièrement été mise en avant. Ensemble, le Canada et l'Australie détiennent une part substantielle des réserves mondiales de minéraux essentiels à la transition énergétique et aux industries de pointe. Coordonner la production, les investissements et les capacités de transformation renforcerait la position des deux pays au sein de chaînes d'approvisionnement de plus en plus influencées par les rivalités géopolitiques et les politiques industrielles.
La coopération en matière de défense et de sécurité a également occupé une place importante lors de la visite. Ottawa et Canberra se sont engagés à intensifier les exercices militaires conjoints, à renforcer la coopération maritime en Indo-Pacifique et à resserrer leur collaboration en cybersécurité et en innovation en défense. Ces initiatives témoignent de la reconnaissance mutuelle, dans les deux capitales, que les puissances intermédiaires doivent collaborer étroitement pour maintenir la stabilité régionale et soutenir un ordre maritime libre et ouvert.
Le discours de M. Carney au Parlement australien — une première pour un premier ministre canadien en environ deux décennies — a souligné cette convergence stratégique et l'importance qu'accorde désormais Ottawa à ce partenariat.
À l'avenir, le potentiel de la coopération Canada-Australie dépasse les initiatives bilatérales. Les deux pays tireraient profit d'une collaboration renforcée dans l'Indo-Pacifique, particulièrement en Asie du Sud-Est. Une coordination élargie au sein de partenariats multilatéraux — que ce soit en matière de sécurité maritime, de développement des infrastructures ou de chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques — permettrait au Canada et à l'Australie de mutualiser leurs ressources et leur expertise pour accroître la résilience régionale et soutenir les réseaux économiques émergents.
Le Partenariat Australie-Canada-Inde pour la technologie et l’innovation , axé sur la coopération en intelligence artificielle et technologies numériques, pourrait servir de modèle pour d'autres partenariats multilatéraux fondés sur des intérêts communs avec des pays partageant les mêmes valeurs dans l'Indo-Pacifique.
Le Japon : Renforcer l’assise du Canada dans l'Indo-Pacifique
Dernière étape de la tournée, le Japon a constitué une visite brève mais d'un impact considérable. M. Carney est le premier chef d'État étranger à être reçu par la première ministre Sanae Takaichi, après sa victoire historique aux élections. La visite a produit l'un des résultats les plus significatifs sur le plan stratégique : le rehaussement des relations Canada-Japon au rang de partenariat stratégique et global.
Le Japon est probablement le partenaire le plus stratégique du Canada en Indo-Pacifique. Deuxième plus grand partenaire commercial en Asie, il représente une source majeure d'investissements étrangers et constitue l'un des acteurs régionaux les plus influents, tant en économie qu'en architecture sécuritaire.
La sécurité économique et la résilience des chaînes d'approvisionnement ont occupé une place centrale lors de cette visite. Les deux gouvernements se sont convenus d'approfondir leur coopération en matière de minéraux critiques, de technologies propres, de semi-conducteurs, d'intelligence artificielle et de chaînes d'approvisionnement en fabrication de pointe. Ces initiatives s'appuient sur les investissements croissants du Japon dans les secteurs canadiens de l'énergie, de l'extraction minière et des infrastructures. Elles reflètent l'intérêt de Tokyo pour sécuriser des chaînes d'approvisionnement stables et diversifiées au service des industries qui sous-tendent son économie.
Le secteur automobile a également été largement abordé lors des discussions. Les fabricants automobiles japonais sont de longue date de grands investisseurs dans la base industrielle canadienne. Les deux parties ont insisté sur l'importance de maintenir des conditions commerciales ouvertes et prévisibles pour le marché automobile nord-américain. Les décideurs politiques japonais suivent de près l'approche du Canada et des États-Unis à l'approche de la prochaine révision de l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Pour Tokyo, un accès continu à un marché nord-américain stable et intégré demeure une priorité absolue.
La coopération sécuritaire a constitué un autre sujet clé de la visite. Le Canada et le Japon se sont engagés à renforcer leur coopération maritime en Indo-Pacifique, à intensifier les exercices maritimes et à approfondir la collaboration des gardes côtières. Ces efforts traduisent un intérêt partagé pour la stabilité des voies maritimes régionales et le renforcement de la vigilance du domaine maritime.
Alors que la coopération entre puissances intermédiaires était un thème central de la tournée de M. Carney en Indo-Pacifique, le contexte stratégique des relations Canada-Japon inclut inévitablement la Chine et les États-Unis. Le Japon demeure profondément ancré dans son alliance avec Washington, qu'il considère comme essentielle à la stabilité régionale. Parallèlement, Tokyo renforce activement ses partenariats avec d'autres puissances démocratiques intermédiaires, dans le cadre d'efforts plus larges pour consolider l'ordre régional. Dans ce contexte, le Canada est perçu comme un partenaire inestimable.
Pour Ottawa, une coopération plus étroite avec le Japon consolidera la position du Canada au sein de l'architecture stratégique en évolution de la région indo-pacifique. Pour Tokyo, le Canada offre un partenaire fiable doté de ressources énergétiques considérables, de capacités technologiques avancées et d'intérêts stratégiques convergents. L'élévation des liens à un partenariat stratégique global reflète parfaitement cette convergence.
Un moment indo-pacifique que le Canada doit saisir
La visite du premier ministre Carney en Indo-Pacifique a réinitialisé les relations critiques avec l'Inde, renforcé la coopération avec des partenaires fiables tels que le Japon et l'Australie, et, peut-être de manière plus significative encore, rehaussé le profil du Canada dans la définition de l'économie mondiale et du paysage stratégique régional.
La visibilité actuelle du Canada dans la région constitue une occasion historique qui nécessitera un effort soutenu pour être pleinement capitalisée. Ottawa devra d'abord surmonter plusieurs contraintes structurelles qui ont historiquement limité l'engagement canadien envers la région. Les infrastructures d'exportation demeurent insuffisantes pour soutenir des flux d'énergie et de ressources à grande échelle vers les marchés asiatiques. Les procédures réglementaires continuent de freiner les investissements et le développement de projets. Au sein du gouvernement fédéral, l'expertise asiatique — particulièrement sur l'Inde — et les capacités institutionnelles restent inégales. Et, plus important encore, le Canada peine à maintenir un suivi après les moments d'engagement politique de haut niveau.
La tâche à venir consistera à assurer que l'élan politique soit égalé par un engagement institutionnel soutenu et une mobilisation de l'ensemble de la société. Le moment du Canada en Indo-Pacifique est arrivé. L'enjeu est désormais de le traduire en une présence stratégique durable plutôt qu'en une victoire diplomatique passagère.
Cet article a paru dans le Policy Magazine le 15 mars 2026.