La Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique est plus solide que jamais. Mais M. Carney tiendra-t-il ses promesses?

Mark Carney March 2026
Le premier ministre Mark Carney adresse un message aux Canadiens à l’occasion de la Journée internationale de la femme, le 9 mars 2026. | Photo : Premier ministre du Canada sur YouTube, gracieuseté de Wikimedia Commons.

La première année du premier ministre Mark Carney a eu une incidence sur la politique étrangère du Canada et sur sa place dans le monde. Cette évolution est particulièrement évidente dans la région indo-pacifique, où Ottawa joue un rôle plus actif, plus stratégique et plus ambitieux que jamais.

Mais pour comprendre ce qui motive ce changement, il faut commencer non pas par l’Asie, mais par l’interprétation que fait M. Carney de la situation actuelle aux États-Unis.

Le postulat central de sa politique étrangère est que le Canada ne se contente pas de gérer une nouvelle période difficile dans ses relations bilatérales avec Washington. Selon le premier ministre du Canada, qui s’est exprimé de manière claire à Davos le 20 janvier, le Canada est confronté à une rupture profonde causée par les changements survenus aux États-Unis.

Sous Donald Trump, les États-Unis sont devenus plus illibéraux nationalement et plus prédateurs à l’étranger. La grande collaboration du Canada et des États-Unis constituait une source de vigueur lorsque Washington se trouvait à la tête d’un ordre libéral fondé sur des règles. Ce rapprochement ressemble davantage à une vulnérabilité stratégique lorsque les États-Unis commencent à se comporter comme une hégémonie prédatrice.

M. Carney a donc recadré la politique étrangère du Canada autour de deux objectifs primordiaux : la survie économique et la souveraineté.

Résultat : une politique étrangère plus pragmatique, plus axée sur l’économie et plus explicitement liée aux questions de résilience nationale. M. Carney ne s’intéresse guère à la « diplomatie du mégaphone » et met rarement l’accent sur la promotion de la démocratie, les droits de l’homme ou un cadre fondé sur des valeurs dans son engagement extérieur. Il s’agit d’une différence notable par rapport à son prédécesseur.

L’approche de M. Carney n’est pas dénuée de valeurs, mais elle est indubitablement axée sur les intérêts. Elle est également ambitieuse. Ses objectifs, à savoir doubler les échanges commerciaux du Canada à l’extérieur des États-Unis et attirer 1 000 milliards $ de nouveaux investissements au cours de la prochaine décennie, sont audacieux, mais aussi révélateurs. Ils soulignent la façon dont il conçoit la politique étrangère : non pas comme une sphère diplomatique distincte, mais comme un instrument de résilience économique et de renouveau national.

Les grands projets, les minéraux critiques, la politique industrielle de défense, la stratégie énergétique, l’intelligence artificielle et le secteur quantique ne sont plus adjacents à la politique étrangère – ils y occupent une place de plus en plus importante.

L’Indo-Pacifique au centre de l’attention

Au cours des premiers mois du mandat du nouveau premier ministre, certains se sont demandé si l’Indo-Pacifique bénéficierait du même niveau d’attention, notamment parce que la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique avait été lancée par le gouvernement précédent et qu’elle était encore en partie imprégnée de cette association politique.

Ces doutes sont maintenant dissipés. Au cours des neuf derniers mois, M. Carney a fait de la région indo-pacifique un élément central de ses efforts visant à diversifier les partenariats du Canada et à réduire la dépendance excessive à l’égard des États-Unis. Le premier ministre s’est rendu à plusieurs reprises dans la région, notamment en Chine, en Inde, au Japon, en Australie, à Singapour et en Corée du Sud.

Il a également utilisé les plateformes diplomatiques du Canada pour se rapprocher de la région. Les dirigeants de l’Inde, de l’Australie et de la Corée du Sud ont été des invités spéciaux au Sommet des dirigeants du G7 de 2025 à Kananaskis. Il a accueilli le président de l’Indonésie à Ottawa et a signé l’Accord de partenariat économique global entre le Canada et l’Indonésie ainsi que de nouveaux protocoles de coopération en matière de défense.

Dans le cadre de ces efforts, M. Carney s’est concentré sur trois objectifs connexes : redéfinir les relations avec l’Inde, rééquilibrer les relations avec la Chine et approfondir les partenariats stratégiques avec le Japon, l’Australie, la Corée du Sud et les principaux États de l’Asie du Sud-Est.

Le résultat le plus spectaculaire concerne l’amélioration des relations avec l’Inde. M. Carney s’est empressé de rétablir l’une des relations bilatérales les plus abîmées du Canada. Sa visite en Inde en mars 2026 a poussé cet effort plus loin, générant de nouveaux accords et un engagement à conclure un accord de partenariat économique global d’ici la fin de l’année. Cette remise à zéro a un sens stratégique. L’Inde offre de la marge, de la croissance, un poids géopolitique et des occasions d’envergure dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, de l’infrastructure numérique, de l’éducation et des technologies émergentes.

M. Carney a également renforcé les liens avec le Japon et l’Australie d’une manière stratégiquement judicieuse. Il s’agit de partenaires indo-pacifiques de confiance avec lesquels le Canada peut approfondir sa coopération en matière d’économie et de sécurité. Sa tournée de mars a débouché sur un nouvel Accord de partenariat stratégique global avec le Japon et a renforcé la tendance vers une coopération plus étroite en matière de défense, de minéraux critiques, d’énergie, de cybernétique et de coopération technologique, tant avec Tokyo qu’avec Canberra.

Le Canada a besoin de partenaires solides dans la région indo-pacifique, où les intérêts, la confiance et l’harmonisation politique sont relativement forts. Le Japon et l’Australie correspondent à cette description.

D’une manière plus générale, M. Carney bénéficie d’une présence canadienne plus forte dans la région et s’en inspire. Le Canada est aujourd’hui plus visible, plus connecté aux réseaux régionaux et plus actif dans la région indo-pacifique que jamais.

Les bases jetées par la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, à savoir l’augmentation du personnel diplomatique, de nouveaux bureaux commerciaux et de financement, les missions commerciales d’Équipe Canada, le partenariat stratégique avec l’ANASE et les déploiements maritimes soutenus, donnent au gouvernement de M. Carney une plateforme plus solide pour agir.

Le premier ministre du Canada s’est employé à défendre les intérêts politiques du pays dans la région et à donner à ces efforts une justification stratégique plus cohérente liée à la résilience, à la diversification et à l’établissement de partenariats plus fermes. Le Canada semble donc aujourd’hui plus engagé dans la région indo-pacifique qu’il ne l’a jamais été.

L’engagement du Canada dans la région tire également parti de l’amélioration de son profil international. Le discours de M. Carney à Davos, et les idées qui le sous-tendent, ont trouvé un profond écho de Delhi à Jakarta. Dans la région, le Canada est de plus en plus perçu comme un partenaire positif et pragmatique, prêt à s’engager au-delà des clivages géopolitiques tout en restant ancré dans ses propres intérêts.

Des initiatives comme l’établissement d’un lien entre l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) et l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne (UE) témoignent d’une volonté de dépasser les cloisonnements régionaux traditionnels et de façonner les architectures économiques émergentes.

De l’élan à la réalisation

La première année du mandat de M. Carney a créé un véritable élan. Mais un tel élan dans le domaine de la politique étrangère est souvent éphémère. Le véritable test concerne maintenant la mise en œuvre.

Le premier défi est l’exécution. Les accords signés lors de visites au sommet doivent se traduire par des résultats concrets : accès au marché, flux d’investissements, projets communs et coopération institutionnelle soutenue. Le Canada a toujours eu du mal à suivre le mouvement dans la région indo-pacifique.

Le deuxième défi est la Chine. L’amélioration des relations avec Beijing s’inscrit dans une logique stratégique. Alors que le Canada dépend excessivement des États-Unis, le pays a besoin d’une marge de manœuvre pour stabiliser ses relations avec la Chine, en particulier dans certains domaines comme ceux de l’agriculture, de l’énergie, du climat et d’autres secteurs économiques où l’engagement peut servir les intérêts canadiens.

Mais le plus important, c’est de savoir si les garde-fous promis par M. Carney sont réellement mis en place, compris à l’échelle du gouvernement et appliqués. Le Canada devra montrer qu’il peut approfondir son engagement tout en continuant à respecter la loi canadienne, à se protéger contre les ingérences étrangères, à se prémunir contre le travail forcé, à contrôler les investissements dans les secteurs sensibles et à défendre ses intérêts en matière d’économie et de sécurité nationale.

Un engagement sélectif avec la Chine, assorti de garde-fous clairs, semble judicieux sur le plan conceptuel. Sur le plan opérationnel, c’est plus complexe. Il importe de définir clairement ce qui fait partie de la portée, d’appliquer rigoureusement les cadres d’investissement et de sécurité et d’assurer une coordination soutenue entre les services.

L’Inde représente le troisième défi. Le rétablissement diplomatique a créé un espace politique, mais les relations restent fragiles. L’opinion publique canadienne reste marquée par les préoccupations liées à l’ingérence étrangère, aux tensions au sein de la diaspora et à la question du Khalistan. Les Canadiens sont favorables au réengagement en principe, mais beaucoup d’entre eux n’en comprennent toujours pas clairement la logique stratégique.

Cette question est importante. Une stratégie indienne réussie ne peut reposer uniquement sur une diplomatie au sommet. Elle nécessite un investissement plus important dans les connaissances, les réseaux et les capacités institutionnelles des gouvernements, des entreprises, des universités et de la société civile. Le Canada a besoin de plus de connaissances sur l’Inde s’il veut transformer l’ouverture actuelle en partenariat durable.

Le quatrième défi consiste à maintenir l’élan avec les partenaires clés.

Les relations avec le Japon et l’Australie ont enfin atteint un degré d’harmonisation stratégique qui témoigne de leur importance. Mais ces partenariats nécessitent une attention soutenue, des ressources et un suivi institutionnel.

Ces efforts devraient comprendre l’élargissement de la dimension indo-pacifique dans la Stratégie industrielle de défense du Canada. Il n’est pas logique que le Canada parle de partenariats de défense renforcés dans la région indo-pacifique, mais continue de concentrer sa coopération industrielle presque exclusivement avec les partenaires de l’OTAN. Si Ottawa prend au sérieux la diversification stratégique, sa vision du secteur de la défense doit en tenir compte.

Enfin, Ottawa doit s’attaquer à un angle mort économique primordial. Une grande partie de l’engagement du Canada dans la région indo-pacifique est axée sur l’expansion des marchés de l’énergie, de l’agriculture et d’autres biens. Ces éléments sont essentiels, mais ils ne représentent qu’une partie de l’ensemble.

Les segments du commerce qui connaissent la croissance la plus rapide dans la région sont ceux des services, de l’infrastructure numérique et de la mobilité des talents. L’éducation, en particulier, constitue un atout stratégique. Elle sous-tend les liens entre les peuples, soutient les écosystèmes d’innovation et alimente les relations économiques à long terme. Pourtant, les récents changements de politique et le manque d’harmonisation entre les objectifs en matière d’immigration, d’éducation et de commerce risquent de compromettre cet avantage.

Une approche plus intégrée, associant la stratégie en matière de talents au commerce, à l’innovation et à l’engagement régional, sera essentielle si le Canada veut être compétitif dans la région indo-pacifique.

Le défi à relever

La mise en œuvre du programme ambitieux et intégré de M. Carney nécessitera non seulement de nouvelles politiques, mais aussi une refonte de la capacité d’intervention du Canada dans la région indo-pacifique. Il faudra mettre au point de nouvelles méthodes de travail entre les gouvernements et avec le secteur privé, mieux définir les priorités, renforcer la coordination et chercher davantage à mesurer les résultats non pas en fonction des réunions tenues ou des accords annoncés, mais en fonction des résultats obtenus.

Le Canada entre dans la deuxième année de mandat de M. Carney en occupant une position plus forte que jamais dans l’Indo-Pacifique. Les bases sont en place : une attention politique accrue, des partenariats élargis et une logique stratégique mieux définie.

Mais ces bases ne compteront que si le Canada peut se doter des moyens institutionnels nécessaires pour maintenir et respecter ses engagements et transformer les perspectives diplomatiques en résultats stratégiques.

Cet article a été publié pour la première fois dans Policy Magazine le 27 avril 2026, dans le cadre de la série Policy series Carney’s Canada One Year Later.

Vina Nadjibulla

Vina Nadjibulla s’est jointe à la Fondation Asie Pacifique du Canada (FAP Canada) à titre de vice-présidente, Recherche et Stratégie, en novembre 2023.

À ce poste, elle dirige les travaux de recherche, les activités de politique publique et les programmes de l’organisation liés à l’engagement du Canada dans l’Indo-Pacifique. Elle supervise notamment l’agenda de recherche de la FAP Canada ainsi que ses programmes phares, incluant les bourses de recherche et les initiatives de renforcement des capacités, les dialogues semi-officiels et parallèles, et les partenariats à travers l’Asie. Elle joue un rôle central dans l’orientation stratégique de la Fondation, le renforcement de son impact en matière de politique publique, et l’expansion de sa présence et de ses réseaux dans l’Indo-Pacifique.

Vina Nadjibulla est une commentatrice régulière des politiques étrangères canadiennes et des affaires indo-pacificques. Elle possède une expertise particulière en sécurité économique, concurrence entre grandes puissances et évolution des relations du Canada avec la Chine et l’Inde. Ses travaux visent à faire avancer l’agenda de diversification du Canada, à renforcer les partenariats stratégiques dans la région et à naviguer à l’intersection du commerce, de la sécurité et des technologies émergentes.

Fort de plus de vingt ans d’expérience en sécurité internationale et en diplomatie, Vina a travaillé avec des gouvernements, des organisations internationales, des centres de réflexion et des institutions philanthropiques en Amérique du Nord, en Asie et en Asie centrale. Ses activités ont couvert la résolution de conflits, les droits de la personne, la gestion des risques stratégiques et la diplomatie multilatérale.

Vina est professeure adjointe à la School of Public Policy and Global Affairs de l’Université de la Colombie-Britannique et chercheuse principale au Soufan Center. Elle détient une maîtrise en affaires internationales de l’Université Columbia. Citoyenne canadienne, elle est née dans l'ex-Union soviétique, a grandi en Afghanistan et a effectué ses études aux États-Unis. Vina parle couramment l’anglais, le russe et le farsi.

Summary Report: Canada–Philippines Track 1.5 Dialogue and Public Forum on Economic Security Co-operation Canada-China Relations: Principled Pragmatism or Quiet Accommodation? Carney’s Indo-Pacific Diplomacy and Canada’s New Middle-Power Strategy Read more >