Les États-Unis lancent un bloc commercial et une réserve stratégique pour contrer l’emprise de la Chine sur les minéraux critiques

Critical Minerals Ministerial
Le secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio (au centre), s’éloigne après avoir pris une « photo de famille » avec les 55 représentants gouvernementaux invités au premier Forum ministériel sur les minéraux critiques, le 4 février 2026, à Washington D.C. Environ 50 pays ont participé à cette rencontre, convoquée afin d’examiner la création de partenariats dans les chaînes d’approvisionnement technologiques capables de contourner la Chine. Photo : Chip Somodevilla/Getty Images

À retenir

Les États-Unis ont lancé une initiative visant à constituer une alliance et une réserve stratégique de minéraux critiques afin de contrer la puissance de marché de la Chine et de consolider des chaînes d’approvisionnement de rechange. La mise en œuvre pourrait toutefois s’avérer complexe, l’approche ferme adoptée par le président des États-Unis, Donald Trump, à l’égard des alliés risquant de compliquer les efforts de mise en confiance et d’adhésion à une initiative dirigée par Washington. Il demeure également incertain à quelle vitesse les mesures proposées par les États-Unis pourraient atténuer la domination structurelle de la Chine, d’autant plus que Beijing pourrait renforcer, voire instrumentaliser, sa position pour contrer les efforts américains.

En bref

  • Le 4 février, l’administration Trump a tenu un sommet sur les minéraux critiques réunissant des délégués de 55 pays, dont le Canada, l’Australie, le Japon et l’Union européenne, ainsi que plusieurs producteurs miniers africains, notamment la République démocratique du Congo, la Guinée et la Zambie. Cette rencontre a marqué le lancement du nouveau Forum ministériel des É.-U. sur les minéraux critiques, une alliance visant à diversifier les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques dominées par la Chine. 

  • Le vice-président des États-Unis, JD Vance, a annoncé la création envisagée d’une « zone commerciale préférentielle » au sein de laquelle les économies participantes échangeraient des minéraux critiques selon un prix plancher coordonné. Des prix de référence seraient établis « à chaque étape de la production », et des droits de douane seraient imposés sur les importations en provenance de pays non membres du bloc.

  • Afin d’attirer des partenaires, les États-Unis ont promis aux membres du bloc un accès à des financements privés ainsi qu’un approvisionnement garanti en minéraux en cas d’urgence. 

  • Lors de la réunion, le représentant au commerce des États-Unis, Jamieson Greer, a dévoilé un plan bilatéral avec le Mexique ainsi qu’un accord trilatéral avec l’Union européenne et le Japon visant à élaborer des politiques commerciales destinées à corriger les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement, pouvant inclure un prix minimal à l’importation et une réserve coordonnée. 

  • La même semaine, le président Trump a présenté une réserve de minéraux critiques d’une valeur de 12 milliards $ US destinée à constituer des stocks pour les 60 minéraux désignés comme critiques par les États-Unis, notamment les terres rares, le lithium et l’uranium. Baptisée « Project Vault », l’initiative serait financée au moyen d’un prêt de 10 milliards $ US accordé par l’Export-Import Bank des États-Unis et de 1,67 milliard $ US provenant de fonds privés.

Les conséquences

Le bloc commercial sur les minéraux critiques dirigé par les États-Unis vise à contrer la domination de la Chine sur le marché. Beijing est depuis longtemps accusée d’inonder les marchés de minéraux à bas prix, une stratégie rendue possible par des entreprises soutenues par l’État capables d’absorber des pertes, forçant ainsi des exploitants miniers occidentaux à fermer leurs installations. En 2023, le nickel sous contrôle chinois a saturé le marché, faisant chuter les prix mondiaux de 45 % et rendant non rentables la moitié des usines de nickel dans le monde. En imposant des droits de douane et des prix planchers, la zone commerciale pourrait stabiliser les prix, protéger ses membres contre la sous-cotation chinoise et soutenir l’investissement minier. Étant donné que les États-Unis ne produisent et ne consomment qu’une faible proportion de la plupart des minéraux critiques, l’établissement d’un régime collectif de prix plancher et de droits de douane avec des partenaires internationaux est essentiel pour générer un levier suffisant face aux pratiques de manipulation du marché attribuées à la Chine.

Parallèlement, le « Project Vault » vise à maintenir les activités manufacturières américaines en cas de rupture d’approvisionnement et à gagner du temps pendant que les États-Unis et leurs alliés renforcent leurs capacités de transformation. Les États-Unis dépendent entièrement des importations pour 16 minéraux critiques, dont bon nombre sont dominés par la Chine, exposant ainsi des secteurs clés de l’économie américaine à d’éventuelles restrictions à l’exportation imposées par Beijing. Des responsables ont indiqué que la réserve garantirait un approvisionnement d’urgence équivalant à 60 jours. Son budget de 12 milliards $ US serait également suffisant pour acquérir l’ensemble des minéraux critiques utilisés à l’échelle mondiale en dehors de la Chine pendant une année complète. Dans un même temps, la réserve contribuerait à ancrer la demande en faveur de minéraux non chinois, généralement plus coûteux, facilitant ainsi l’essor d’autres fournisseurs. Toutefois, compte tenu du quasi-monopole exercé par la Chine sur les activités de transformation intermédiaire, des experts préviennent que la constitution d’un stock stratégique significatif sans recourir à des approvisionnements chinois pourrait prendre des années, tandis que la mise en place d’une chaîne d’approvisionnement entièrement exempte d’intrants chinois relèverait d’un horizon de plusieurs décennies. D’ici là, les réserves ne mettraient pas nécessairement les États-Unis et leurs alliés à l’abri si la Chine décidait d’instrumentaliser sa position dominante. L’enjeu est d’autant plus pressant que la suspension par la Chine de certaines interdictions d’exportation visant des minéraux clés arrive à échéance en novembre.

Le Canada n’a pas encore adhéré aux propositions américaines relatives à la zone commerciale. La ministre des Affaires étrangères du Canada, Anita Anand, présente à la réunion à Washington, a indiqué que le Canada s’était abstenu de signer des accords sectoriels susceptibles de « compromettre les efforts plus larges liés à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) ». Elle a ajouté qu’Ottawa devait examiner plus en détail la proposition, notamment les mécanismes de prix plancher. De son côté, Jamieson Greer a qualifié le plan d’action avec le Mexique d’étape importante vers un approfondissement de la coopération avant que les trois parties ne procèdent à un examen de l’ACEUM.

Le Canada et les États-Unis collaborent déjà dans le cadre de plusieurs initiatives liées aux minéraux critiques, dont le plan d’action conjoint de 2020 pour la collaboration dans le domaine des minéraux critiques ainsi que l’alliance du G7 sur la production de minéraux critiques. Les États-Unis constituent par ailleurs le principal marché d’exportation des minéraux canadiens, absorbant environ la moitié des exportations du Canada, notamment le cuivre et la potasse.

Néanmoins, si le Canada devait demeurer à l’extérieur de la zone, les entreprises minières canadiennes pourraient être incitées à se tourner vers le marché américain ou subir un désavantage concurrentiel par rapport aux fournisseurs membres du bloc. La constitution d’un stock stratégique américain pourrait également accentuer la concurrence pour l’accès aux ressources, d’autant plus que le Canada met lui-même en place ses propres réserves.

Prochaines étapes

1. Un scepticisme persistant parmi les partenaires des États-Unis

La politique étrangère musclée du président Trump, marquée notamment par des menaces à l’égard de la souveraineté de certains alliés et par des retraits d’accords multilatéraux, a érodé la confiance quant aux initiatives dirigées par Washington et à leur pérennité. Des experts estiment que les pays qui adhéreraient à une alliance sur les minéraux critiques pilotée par les États-Unis pourraient simplement substituer une dépendance à l’égard de Beijing par une dépendance envers Washington, surtout en l’absence d’un renforcement substantiel de leurs propres capacités nationales. Ces préoccupations risquent de freiner tant la mise en œuvre que l’efficacité de l’initiative.

2. Beijing ne restera vraisemblablement pas en retrait

La domination de la Chine dans le domaine des minéraux stratégiques lui confère un levier considérable. Des analystes anticipent que Beijing intensifiera ses efforts, notamment par des investissements accrus et un renforcement en recherche et développement, ainsi que par d’éventuelles interventions sur les prix et de nouveaux contrôles à l’exportation, afin de contrecarrer les tentatives occidentales d’accentuer la dissociation des marchés.

En réaction au projet de bloc commercial sur les minéraux critiques dirigé par les États-Unis, le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré qu’il « s’oppose à toute tentative de porter atteinte à l’ordre économique et commercial international par l’imposition de règles par de petits groupes de pays ». Quelques jours après le Forum ministériel, le premier ministre chinois Li Qiang s’est rendu dans la province du Jiangxi, principal pôle chinois des terres rares, où il a appelé à accélérer le développement de technologies clés et à élargir les applications des terres rares dans les secteurs des « nouvelles énergies » et des « matériaux avancés ».

• Édition par Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, et Ted Fraser, rédacteur principal, FAP Canada.

Karen Hui

Karen Hui est chercheuse-boursière au sein de l'équipe Grande Chine de la Fondation Asie-Pacifique du Canada. Titulaire d'une maîtrise en sociologie de l'Université chinoise de Hong Kong, elle se spécialise dans la recherche politique et universitaire liée au développement social sous des angles critiques, en particulier le travail, les mouvements sociaux, la santé publique et la chaîne d'approvisionnement.

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