La controverse autour des commentaires du député libéral Michael Ma sur le travail forcé en Chine représente une première épreuve pour la politique envers la Chine du premier ministre Mark Carney, pour notamment savoir si elle restera pragmatique sans équivoque, ni accommodement ni autocensure.
Le réajustement de M. Carney vers une approche plus axée sur les intérêts, visant à stabiliser les liens avec Beijing tout en élargissant les options pour le Canada dans un contexte d’insécurité économique et de surdépendance envers les États-Unis, relève d’un raisonnement stratégique. Dans un monde marqué par une interdépendance coercitive, les puissances intermédiaires ont besoin de plus de marge de manœuvre.
La Chine demeure l’un des partenaires économiques les plus importants pour le Canada. Le Canada a un réel intérêt à rebâtir les relations avec la Chine dans des secteurs comme le commerce, l’énergie, l’agriculture et une coopération multilatérale sélective. Par conséquent, une approche plus pragmatique et axée sur les intérêts est à la fois nécessaire et grandement attendue.
Comme mentionné dans le discours-cadre de M. Carney à Davos, le pragmatisme devait aller de pair avec le principe. Son appel à une politique étrangère « fondée sur des principes et pragmatique » reposait sur l’argument que les puissances intermédiaires doivent agir avec honnêteté et défendre des valeurs comme les droits humains, la souveraineté et l’intégrité territoriale. Cela ne devait pas signifier que, pour éviter toute friction avec Beijing, Ottawa commencerait à lutter contre des faits établis, adoucirait son discours sur les atteintes documentées aux droits humains, ou rétrécirait ses options politiques sur des questions comme le Xinjiang et Taïwan.
Toutefois, ce risque est déjà visible dans la façon dont le gouvernement a répondu aux questions sur le travail forcé en Chine soulevées par l’intervention de M. Ma. La réaction publique d’Ottawa a retenu l’attention moins par ce qu’elle a dit que par ce qu’elle a passé sous silence. Quand on lui a posé la question sur le travail forcé en Chine, M. Carney a répondu que le travail des enfants et le travail forcé existent « partout dans le monde », ajoutant seulement qu’il existe « des régions en Chine où le risque est plus grand ». Cette formulation n'est pas fausse, mais elle signale un virage net par rapport à la position antérieure du Canada, nettement plus franche et précise.
Cette position antérieure était explicitement énoncée dans un document d’information d’Affaires mondiales Canada affirmant que « le Canada est gravement préoccupé par les preuves et les rapports de violations » envers les membres de la minorité ethnique ouïghoure et d’autres minorités, notamment « de travail forcé dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang et de transferts massifs de travailleurs forcés du Xinjiang vers d’autres provinces chinoises ».
Elle a également précisé que l’interdiction canadienne d’importation de biens issus du travail forcé constitue « le fondement des mesures appliquées contre la production de biens issus du travail forcé en provenance du Xinjiang ou transitant par cette région ». Dans des documents d’information parlementaires de 2024, les responsables officiels ont continué d’utiliser un discours aussi direct, affirmant que le Canada est « gravement préoccupé » par les rapports faisant état de travail forcé et d’autres violations des droits humains dans la région du Xinjiang.
La lucidité a été renforcée par des outils politiques. L’interdiction d’importation de marchandises issues du travail forcé, entièrement ou partiellement, a été mise en œuvre le 1er juillet 2020, dans le cadre des obligations de l’ACEUM sur le travail. Depuis janvier 2024, la Loi sur la lutte contre le travail forcé et le travail des enfants dans les chaînes d’approvisionnement a ajouté de nouvelles exigences de rapport pour certaines entités et institutions fédérales. Le Canada a également introduit des mesures pour la conduite des affaires avec des entités du Xinjiang, notamment une Déclaration d’intégrité et un avis sur les risques juridiques et de réputation pour les chaînes d’approvisionnement liées à des entités du Xinjiang.
L’histoire est importante L’histoire montre que la position antérieure d’Ottawa n’était ni vague ni générique : elle était explicite et liée à des outils politiques concrets. L’enjeu est désormais de savoir si elle dispose de la volonté politique pour les mettre en œuvre. Cet enjeu est particulièrement significatif, car le Canada a un historique d’application modeste jusqu’à présent. Depuis 2021, le Canada a retenu plusieurs cargaisons pour préoccupations liées au travail forcé, mais seulement deux ont été bloquées après que les autorités ont déterminé qu’elles provenaient de travail forcé, et toutes deux étaient chinoises.
C’est ce qui rend les propos du gouvernement cette semaine aussi inquiétants. Le problème n’est pas que le discours ait changé, mais qu’il évolue dans la mauvaise direction, à un moment où la mise en œuvre est particulièrement prioritaire. Si Ottawa préfère désormais discuter du travail forcé en termes génériques, comme si le Xinjiang n’était qu’un exemple parmi d’autres, plutôt qu’un cas spécifique documenté identifié à maintes reprises par le gouvernement, cela risque d’affaiblir la volonté politique nécessaire à une mise en œuvre renforcée.
Le risque de retenue devient aussi plus apparent dans l’approche d’Ottawa envers Taïwan. Tandis que la politique officielle du Canada n’a pas changé, les décisions récentes suggèrent une sensibilité accrue aux actions pouvant irriter Beijing. En janvier, les députés libéraux ont été invités à écourter leur visite à Taïwan, et un accord commercial longuement négocié avec Taipei demeure non signé. Ces développements indiquent une prudence croissante dans l’approche d’Ottawa envers Taïwan, dont la conséquence serait de réduire la marge de manœuvre du Canada.
Cette prudence pourrait être tactique. Mais le plus grand danger est que le Canada, au nom d’une amélioration des relations avec Beijing, commence à adopter sa propre flexibilité sur les droits humains, Taïwan, le scrutin des investissements et les conditions générales d’engagement économique avec la Chine. La Chine n’interpréterait probablement pas ces restrictions comme une sophistication diplomatique : elle y verrait la preuve que la pression fonctionne, et que plus le Canada pratique l’autocensure, plus la Chine en demandera.
Ce n’est pas le moment d’assouplir les garde-fous, d’hésiter à mettre en œuvre les outils de sécurité économique du Canada, ou de brouiller la clarté sur les principes et les préoccupations relatives aux droits humains qui devraient les sous-tendre. Si le Canada veut accroître ses efforts avec la Chine, notamment dans des secteurs stratégiques comme les véhicules électriques, il aura besoin de plus de clarté et de mise en œuvre, et non pas moins.
La visite de M. Carney en janvier a instauré une série de mécanismes pour institutionnaliser et approfondir la coopération, et celle du ministre François-Philippe Champagne cette semaine, pour avancer le dialogue sur les finances et l’économie, s’inscrit dans ces efforts. Plus l’engagement économique sera robuste, plus le besoin de clarté et de garde-fous sera grand.
Si Ottawa veut sérieusement accroître son commerce et ses investissements avec la Chine, il doit être tout aussi clair sur les conditions dans lesquelles il s’apprête à le faire. Quels types d’investissements chinois le Canada souhaite-t-il vraiment, et dans quels secteurs ? Quels mécanismes d’examen employer ? Comment Ottawa distinguera-t-il entre un engagement commercialement bénéfique et une exposition stratégiquement sensible ? Et comment s’assurera-t-il que des liens économiques approfondis ne brouillent pas les lignes critiques en matière de sécurité de la recherche, d’infrastructures, de technologies sensibles et d’intégrité des chaînes d’approvisionnement ?
Ces questions ne sont ni secondaires ni à remettre à plus tard. Elles sont essentielles pour définir la nature des relations que le Canada est en train de bâtir avec la Chine. Le message qu’Ottawa devrait envoyer est évident : le Canada s’apprête à s’engager avec la Chine là où les intérêts convergent, mais il parlera ouvertement des violations des droits humains, honorera ses obligations légales et appliquera ses propres règles avec fermeté.
Nous devons aussi être réalistes sur ce qui est possible dans nos relations avec la Chine. Des frictions avec la Chine ne constituent pas un échec, mais une inévitabilité. En effet, c’est le prix à payer pour une politique envers la Chine qui reflète les choix canadiens plutôt que les préférences chinoises. Une politique mature envers la Chine n’est pas une politique sans frictions. C’est une politique qui peut les amorcer, tout en conservant sa lucidité sur les intérêts du Canada, là où ses lois s’appliquent et où ses principes tiennent bon.
La recalibration par M. Carney des relations avec la Chine suit un raisonnement stratégique. Son succès se mesurera ultimement à la capacité du Canada à faire deux choses simultanément : s’engager avec la Chine là où les intérêts convergent, et ne pas céder là où les valeurs, lois et intérêts stratégiques canadiens l’exigent. Le défi pour Ottawa ne se limite pas à stabiliser les relations avec Beijing, mais à le faire sans glisser vers l’autocensure, l’équivoque ou l’accommodement. Tel est le véritable enjeu.
Cet article a paru dans le Policy Magazine le 31 mars 2026.