Le 6 mai 2026, la Fondation Asie Pacifique du Canada a organisé son premier Symposium John H. McArthur Research Fellows, réunissant les chercheurs John H. McArthur de la FAP Canada 2025-2026 — Danielle Goldfarb, Kati Suominen, Ari Van Assche et Pascale Massot — ainsi que d’éminents experts politiques, chercheurs et praticiens, notamment Jeff Nankivell, Vina Nadjibulla, Phillip Lipscy, Dan Ciuriak, Constantine Karayannopoulos et Ann Fitz-Gerald, pour une discussion sur les risques et les occasions qui façonnent l’avenir du commerce et des investissements entre le Canada et l’Indo-Pacifique.
Le Symposium comprenait une conférence principale et une discussion animée avec Lizzi C. Lee, Ph. D., chargée de recherche sur l’économie chinoise au Center for China Analysis de l’Asia Society Policy Institute, suivies de deux tables rondes explorant la façon dont le Canada peut renforcer sa résilience économique, sa compétitivité et sa sécurité nationale en réponse à l’évolution de la dynamique géopolitique, aux perturbations technologiques et aux vulnérabilités de la chaîne d’approvisionnement dans l’Indo-Pacifique.
Principales conclusions
- Le monde est entré dans une ère foncièrement différente
Les hypothèses qui sous-tendaient la prospérité du Canada depuis des décennies – mondialisation ouverte, commerce axé sur l’efficacité et chaînes d’approvisionnement suivant le marché – ne sont plus entièrement valables. L’économie mondiale évolue vers un système plus fragmenté et géré stratégiquement, dans lequel géopolitique, politique industrielle et sécurité économique sont étroitement liées. Il ne s’agit pas d’une perturbation temporaire, mais d’un changement structurel qui exige une refonte en profondeur des politiques étrangères et intérieures du Canada.
- La Chine transforme la mondialisation en se mettant au centre, elle ne s’en retire pas
La Chine est en train de se refaire une place dans un système technologique et industriel intégré conçu pour réduire ses propres dépendances tout en augmentant la dépendance des autres à son égard. En effet, elle s’intègre dans les secteurs des batteries, des minéraux critiques, des semi-conducteurs et des chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques d’une manière qui rend le désengagement financier ou la dissociation beaucoup plus difficiles que la plupart des gouvernements occidentaux ne le pensaient. Pourtant, la Chine présente également de réelles vulnérabilités, car elle dépend fortement des matières premières importées et des marchés d’exportation mondiaux; or, ces faiblesses sont souvent négligées par les décideurs politiques occidentaux.
- L’intelligence artificielle restructure le commerce aussi profondément que tout le reste
Les biens matériels ne sont plus le principal objet du commerce. Le segment du commerce mondial qui connaît la croissance la plus rapide est celui des services numériques et s’appuyant sur l’IA, et ce mouvement s’accélère. Les petites entreprises canadiennes peuvent maintenant devenir des « micro-multinationales », exportant des données, des algorithmes et des services d’IA à l’échelle mondiale à un coût marginal presque nul, créant ainsi de réelles possibilités de diversification au-delà du marché américain, d’une manière jusqu’ici empêchée par la géographie.
- Le Canada a toujours été à la traîne durant les transitions technologiques
Le Canada a perdu du terrain dans l’économie des données en manquant de fidéliser et faire évoluer ses entreprises les plus novatrices, ce qui a vidé la base d’entreprises canadiennes à forte croissance et aggravé sa crise de productivité. L’ère du capital de connaissances des machines représente à la fois une menace renouvelée et une véritable occasion, mais seulement si le Canada développe la stratégie industrielle, la capacité gouvernementale et les mécanismes de fidélisation qui lui faisaient défaut auparavant.
- La politique industrielle n’est plus facultative, elle doit être menée de manière stratégique
Toutes les grandes puissances interviennent désormais stratégiquement dans les domaines de l’IA, des semi-conducteurs, des minéraux critiques, des batteries et de la fabrication de pointe, et le Canada doit faire de même. Cependant, une politique industrielle mal menée risque de saper la compétitivité économique et la coopération entre alliés. La leçon tirée de l’opposition entre l’entreprise sud-coréenne Hynix et l’entreprise canadienne Nortel, mais aussi de l’investissement patient du Japon dans Lynas, c’est qu’une politique industrielle efficace exige une vision à long terme, une concentration disciplinée, une coordination entre les secteurs publics et privés, et une collaboration entre alliés, et non une concurrence qui consiste à donner des subventions pour réagir.
- La sécurité économique exige des priorités stratégiques et non une protection générale
Le Canada ne peut ni tout protéger ni tout subventionner simultanément. Les risques pour la sécurité économique touchent principalement un petit nombre de secteurs véritablement stratégiques, notamment les semi-conducteurs, les minéraux critiques, la défense, les batteries avancées et l’infrastructure de l’IA, mais ces secteurs bénéficient encore d’un commerce et d’investissements plus importants, pas moins importants. Le Canada doit cerner ses vulnérabilités réelles, ses propres points de pression et les bons partenaires, puis distribuer ses ressources en conséquence.
Recommandations
- Développer une stratégie véritablement indépendante et sophistiquée en ce qui concerne la Chine
Le Canada doit aborder la Chine avec sa propre approche canadienne fondée sur une analyse minutieuse, secteur par secteur, et distinguer les domaines pour lesquels l’engagement auprès de la Chine demeure bénéfique des domaines où la dépendance crée des risques inacceptables. Cela signifie qu’il faut résister à la fois à la titrisation réfléchie et à l’engagement naïf, investir sérieusement dans l’expertise de la Chine et sortir des cadres binaires qui consistent à soit s’engager, soit se désengager.
- Construire une architecture intégrée de sécurité économique
Le Canada dispose actuellement d’une stratégie d’IA, mais pas d’une stratégie de données; d’une stratégie industrielle de défense, mais pas d’une stratégie globale de sécurité nationale, et pas non plus de Conseil de la sécurité nationale ou de structure de coordination équivalente. Il a besoin d’un système cohérent et imbriqué, ou d’une « colonne vertébrale numérique souveraine », intégrant les stratégies d’IA, de données et d’infrastructure numérique tout en soutenant la croissance et la fidélisation des entreprises technologiques nationales.
- Aller au-delà de l’extraction de ressources pour une participation industrielle à grande valeur ajoutée
La richesse du Canada en minéraux critiques est un véritable atout stratégique, mais seulement si le Canada s’approprie une plus grande partie de la chaîne de valeur au-delà des exportations de matières premières. Cela nécessite des investissements soutenus dans la capacité nationale en raffinage, en transformation et en fabrication de batteries, ainsi qu’une approche plus nuancée des investissements étrangers qui réglemente la participation chinoise au lieu d’encadrer une interdiction sélective.
- Moderniser la politique commerciale et les systèmes de soutien pour l’ère de l’IA
Les institutions commerciales et les accords commerciaux du Canada ont été conçus pour une ère économique différente. Le Canada a besoin de meilleurs cadres commerciaux numériques, d’un soutien accru aux jeunes entreprises en IA, de systèmes de renseignements commerciaux à jour et d’un programme beaucoup plus actif du PTPGP sur les flux de données et les services numériques. Il doit, en même temps, poursuivre des accords commerciaux plus petits et plus ciblés axés sur des points d’étranglement stratégiques précis.
- Investir dans une coopération industrielle patiente entre alliés et apprendre des pratiques du Japon
Aucun pays ne peut construire seul sa sécurité économique. Le Canada doit s’engager à investir des capitaux patients sur la durée aux côtés de ses partenaires alliés, pour suivre des modèles comme l’investissement de 20 ans du Japon dans Lynas, combinant financement public, gestion professionnelle à distance et collaboration approfondie en recherche et développement, en particulier dans les minéraux critiques et l’IA, afin d’établir des partenariats.
- Jouer un rôle actif pour désamorcer la dynamique d’escalade des tensions entre les États-Unis et la Chine
L’utilisation mutuelle des relations économiques comme arme entre les États-Unis et la Chine crée un dilemme de sécurité qui s’auto-alimente et que les puissances moyennes ne peuvent se permettre d’observer depuis la ligne de touche. Le Canada a à la fois un intérêt et une occasion de former des coalitions et des cadres communs qui réduisent la dynamique d’escalade, en se positionnant comme décideur et rassembleur parmi les puissances moyennes partageant la même vision de la gouvernance des minéraux critiques, de la réglementation de l’IA et des règles du commerce numérique.